En 1967, Paul VI instituait la commission « Justice et Paix » par le motu proprio « Catholicam Christi Ecclesiam » du 6 janvier 1967. Cet organisme sera élevé au rang de « Conseil pontifical Justice et Paix » par le pape Jean-Paul II, avant d’être intégré, sur décision du pape François, au « Dicastère pour le Service du Développement humain intégral ». Paul VI confiait à cet organisme une mission prophétique en déclarant, lors de son inauguration : « Cette Commission devra être comme le coq au sommet du clocher, indiquant d’où souffle le vent ».
Par cette image, Paul VI entendait signifier que cet organisme devait être attentif aux signes des temps, interpréter les transformations sociales, politiques et économiques du monde, et aider l’Église à s’orienter afin de répondre avec lucidité aux défis de la justice et de la paix. Il est donc opportun de revenir sur l’intervention de Mgr Heiner Wilmer, évêque de Hildesheim et récemment élu président de la Conférence épiscopale allemande, prononcée lors de la session de clôture du colloque « La solitude de l’Europe : les Églises et l’Union », consacré à plusieurs enjeux européens.
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Lorsque nous parlons aujourd’hui de la question sociale, nous parlons du cœur même de la foi. Car là où la dignité humaine est menacée, où les personnes sont exploitées, oubliées ou négligées, c’est là que se décide si l’Évangile est seulement proclamé ou réellement vécu.
La Conférence épiscopale allemande l’exprimait ainsi en 1980 : « La question sociale est une question de foi. Elle concerne l’homme en tant que créature de Dieu et la société comme lieu de responsabilité réciproque ». La question sociale n’est donc pas un thème secondaire. Elle est centrale, elle constitue l’épreuve concrète de notre foi en Dieu fait homme.
Les origines : de Léon XIII à Léon XIV
La question sociale n’est pas née dans les académies, mais dans les rues du XIXe siècle, dans les usines, dans les habitations ouvrières, au cœur de la fatigue et de la misère.
Le pape Léon XIII a vu cette souffrance et, en 1891, il a publié l’encyclique Rerum novarum, un texte qui a marqué un tournant historique. Il y affirmait que l’homme ne peut jamais être réduit à un simple instrument de l’économie ou du profit. Il possède une dignité inaliénable. Il y est question de salaire juste, de solidarité et de responsabilité de l’État en vue du bien commun.
Par cet acte, Léon XIII posa les fondements de la doctrine sociale de l’Église, sur lesquels s’est développée une tradition continue :
Le pape François parlait d’une « culture de la fraternité » et invitait à bâtir une économie de la vie, et non de l’exclusion. Cette ligne, qui va de Léon XIII à François, trouve aujourd’hui une continuité spirituelle en Léon XIV, qui met l’accent sur la dimension intérieure de la question sociale : la vulnérabilité humaine, la spiritualité de la responsabilité et le lien entre vie spirituelle et vie sociale.
Léon XIII a défendu les travailleurs, François la justice globale, et Léon XIV appelle aujourd’hui à une mystique de la responsabilité : une manière de vivre qui transforme socialement le monde parce qu’elle le comprend d’abord spirituellement.
Ainsi se dessine un vaste arc, des usines du XIXe siècle à la conscience spirituelle de l’Europe du XXIe siècle.
La question sociale aujourd’hui : l’Europe a besoin d’une âme
L’Europe se trouve à un moment décisif. Elle connaît la paix, la prospérité et la démocratie, mais quelque chose semble s’être fissuré. La Conférence épiscopale allemande écrit en 2014 : « L’Europe a besoin de plus que des institutions et des marchés. Elle a besoin d’une âme. Cette âme naît du respect de la dignité humaine, de l’ouverture à Dieu et de la conscience de la responsabilité réciproque ».
L’Europe ne doit pas être seulement une communauté administrative, mais une communauté de valeurs. La démocratie ne vit pas uniquement de procédures, mais de convictions profondes.
Benoît XVI déclarait au Bundestag en 2011 : « La démocratie ne vit pas seulement des majorités, mais de critères qui dépassent l’homme lui-même ». Et j’ajoute : une démocratie sans Dieu devient totalitaire. Une démocratie sans transcendance perd la mesure et se radicalise. Mais l’inverse est également vrai : une démocratie peut instrumentaliser Dieu. En Europe comme aux États-Unis, des symboles religieux ont été utilisés comme instruments de pouvoir, la croix devenant un signe de domination plutôt que de paix.
La Conférence épiscopale allemande met en garde : « Là où la religion devient un instrument de pouvoir, elle perd sa paix. Mais là où elle s’inscrit dans la responsabilité de la liberté, elle devient une bénédiction pour la communauté ».
L’Europe a donc besoin d’un nouvel équilibre spirituel : Dieu comme source de liberté, et non comme outil de pouvoir.
Un nouvel état d’esprit : humilité et écoute
L’Église doit apprendre une nouvelle manière de parler et d’écouter. Autrefois, elle pensait savoir ce qui était juste, disant aux personnes ce qu’elles devaient faire, orientant les responsables politiques. Parfois avec zèle, parfois avec présomption.
Il y eut aussi des moments où l’Église s’est trop rapprochée du pouvoir politique, perdant ainsi sa liberté prophétique. Aujourd’hui, il faut autre chose : humilité, sobriété et écoute. Le pape François et le pape Léon XIV insistent : la synodalité n’est pas une réforme structurelle, mais une disposition intérieure.
La Conférence épiscopale allemande parle d’une « culture de l’écoute » (2023) : « L’Église est au service du monde, non au-dessus de lui. Elle est appelée à traduire l’Évangile dans les questions concrètes de la société, dans le respect de la liberté de tous ».
Deux questions s’imposent : de quoi les personnes ont-elles besoin aujourd’hui, dans leurs solitudes, leurs peurs et leurs espérances ? Et que demande l’Évangile en ce temps ?
De leur rencontre naît la mission.
Du savoir à la question : un processus spirituel
Pendant longtemps, nous avons trop cru savoir ce qui était bon pour les autres. Nous l’avons expliqué, prêché, parfois imposé. Mais nous avons trop peu interrogé.
Aujourd’hui est le temps des questions, signe non de faiblesse, mais de maturité.
La démocratie se nourrit du dialogue. Lorsque les voix cessent de se parler, la société s’affaiblit. L’Église peut contribuer à redécouvrir l’écoute comme vertu fondamentale.
Une Église qui écoute apprend. Et une Église qui apprend devient crédible.
La question sociale : une question spirituelle
Au fond, la question sociale n’est pas économique, mais spirituelle.
Quelle image avons-nous de l’homme ? La Conférence épiscopale allemande affirme : « La dignité humaine découle de la condition de créature. De cette dignité naissent des droits, mais aussi des devoirs : responsabilité réciproque, solidarité avec les plus faibles, défense de la vie à toutes ses étapes ».
Cela signifie que la politique sociale est une théologie incarnée. Celui qui croit en Dieu ne peut ignorer l’homme.
Le pape Léon XIV déclarait en 2025 : « La justice de la foi ne consiste pas à avoir raison, mais à créer des relations ».
Conclusion : l’Europe a besoin d’âme, de vérité et d’écoute
La question sociale demeure l’épreuve décisive de l’Évangile.
L’Europe a besoin d’une Église qui écoute, et non qui domine. D’une Église humble mais courageuse. De chrétiens capables d’assumer des responsabilités, non pour diriger, mais pour unir.
Elle a besoin d’une démocratie qui ne perde pas son âme, en restant ouverte à Dieu et au mystère humain.
La Conférence épiscopale allemande conclut : « L’Europe n’aura d’avenir que si elle demeure consciente de ses racines spirituelles ».
Ainsi : une démocratie sans Dieu perd sa mesure, une Église sans humilité perd sa crédibilité. Mais là où l’écoute existe, naît l’avenir. La foi devient responsabilité, la responsabilité devient justice, et la justice devient paix.
Voir, Questione sociale: prova della democrazia e del cuore della Chiesa
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