Pékin regarde vers l’Asie, les Brics peinent à avancer, l’Occident se montre distrait. Si le continent africain risque de demeurer en marge de la nouvelle géopolitique mondiale, l’erreur des grandes puissances est de croire qu’il attend encore des directives. L’Afrique, au contraire, fait ses propres choix : plus autonome, plus consciente, plus indépendante.
Brics ou Organisation de coopération de Shanghai ? C’est la question que nombre d’observateurs se posent lorsqu’ils envisagent l’avenir de l’Afrique, après le défilé de Pékin en septembre dernier. Dans le premier format, le continent trouve un espace ; dans le second, il en est exclu. Mais l’enjeu véritable est ailleurs : le centre de gravité géopolitique se déplace vers l’Asie, devenue terrain de confrontation avec les États-Unis, région à la croissance économique la plus rapide et passerelle stratégique entre deux océans, en particulier vers le Pacifique.
Les Brics, pendant ce temps, avancent difficilement. Le Brésil et l’Afrique du Sud, bien que critiques à l’égard de l’Occident, demeurent attachés à des systèmes démocratiques et à une culture des droits qui ne coïncident pas avec les orientations autoritaires de Moscou et de Pékin. Le cas sud-africain est emblématique. L’ANC a historiquement porté un socle idéologique radical, tempéré par le leadership de Nelson Mandela et par la Commission Vérité et Réconciliation dirigée par l’archevêque Desmond Tutu. Mais si, d’un côté, l’Afrique du Sud a promu l’empowerment économique et le « black business », de l’autre elle a intégré les normes globales relatives aux droits humains et aux nouvelles sensibilités sociales, se retrouvant fréquemment en situation de confrontation avec Moscou et Pékin. Pretoria demeure néanmoins la seule véritable puissance africaine dotée d’une projection mondiale, au point de susciter à la fois l’hostilité trumpienne — avec l’accusation infondée de « génocide blanc » — et l’irritation russe, du fait de son incapacité à ignorer les obligations découlant de son adhésion à la Cour pénale internationale, ce qui a contraint Vladimir Poutine à renoncer à participer à la dernière réunion des Brics à Pretoria.
En Asie, le scénario apparaît plus linéaire : Moscou y trouve un terrain naturel pour sa vocation « asiatique », l’alliance avec Pékin se renforce, et l’Afrique risque de glisser vers les marges de la nouvelle architecture mondiale, comme ce fut déjà le cas dans ses relations avec l’Occident. Les formules telles que « Renaissance africaine » ou « Des solutions africaines aux problèmes africains » ont trouvé un écho symbolique, mais une traduction concrète limitée. Ni les États-Unis, ni l’Europe, ni la Chine, ni la Russie ne semblent disposés à s’impliquer véritablement dans la résolution des crises africaines. La guerre au Soudan en constitue une illustration frappante. D’un côté se trouvent les forces armées soudanaises (SAF) du général al-Burhan, président du pays ; de l’autre, les milices très irrégulières des Forces de soutien rapide (RSF) de l’ancien janjawid Hemetti. La communauté internationale devrait déterminer qui elle reconnaît, mais préfère s’en abstenir. Les Émirats arabes unis, le général libyen Haftar et le Tchad soutiennent Hemetti. L’Égypte devrait appuyer les SAF, mais maintient une position d’équilibre, tout comme l’Arabie saoudite. Personne ne souhaite intervenir pour rechercher des solutions à ce conflit, alors même que tous entendent préserver leurs intérêts. L’Union européenne a annoncé qu’elle reconnaîtrait les SAF comme gouvernement de facto, ce qui constitue une avancée limitée. Les RSF dénoncent leur exclusion de plusieurs cadres internationaux de discussion sur la crise, bien qu’elles bénéficient du soutien émirati. La Chine reste en retrait, malgré ses intérêts stratégiques. Les États-Unis ont tenté, sous la présidence Biden, une triangulation avec Riyad, sans résultats probants.
Et l’Italie ? Certains pays africains la perçoivent comme un partenaire moins menaçant que les grandes puissances et davantage disposé au dialogue. C’est sur ce terrain que s’inscrit le Plan Mattei, qui vise à aider l’Afrique à transformer sur place ses matières premières, en favorisant l’industrialisation et la création de valeur ajoutée. Il s’agit d’un objectif de long terme, qui nécessitera des décennies avant de produire des effets tangibles.
La vérité est que la plus grande erreur de l’Occident comme de l’Asie consiste à croire que l’Afrique attend encore des instructions. En réalité, le continent avance par lui-même, comme il se doit : plus indépendant, plus conscient, plus autonome. Il ne demande plus protection ni paternalisme. Il décide, il choisit, il se trompe parfois — mais ce sont ses propres erreurs, non des fautes imposées de l’extérieur. C’est une réalité que le monde doit apprendre à accepter.
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