Il n’existe qu’une seule intelligence, à savoir l’intelligence naturelle, dont procède l’intelligence artificielle : telle est la thèse qui fonde notre colloque et à laquelle j’adhère pleinement. C’est ce que l’humanité, dans ses expressions spirituelles les plus élevées, a perçu depuis l’Antiquité, désignant cette intelligence unique tour à tour comme Logos, Nous, Sophia, Dharma, Tao ou encore Maat, selon les langues et les cultures.
L’intelligence artificielle, à l’instar de nous-mêmes, ne fonctionne que si elle possède un cœur. Contrairement à une idée répandue, nous ne naissons pas tabula rasa : nous sommes des systèmes de relations et de données. Je souhaite néanmoins attirer l’attention sur deux points :
Qu’est-ce qui permet de distinguer ces usages de l’intelligence ? L’intelligence elle-même, certes, mais élevée à un niveau supérieur. C’est précisément sur ces deux aspects — le danger de l’intelligence artificielle et la profondeur de l’intelligence naturelle — que je souhaite m’arrêter.
À partir de la thèse selon laquelle il n’existe qu’une seule intelligence, j’affirme que dire « vie » et dire « intelligence » revient au même. Tout être vivant vit en effet en gérant des informations : il les acquiert et les traite afin de répondre aux deux impératifs biologiques que lui impose la nature — la nutrition et la reproduction — et il le fait grâce à une faculté intérieure appelée intelligence. Chacun de nous existe ainsi dès le premier jour de sa vie, lorsque, instinctivement, nous cherchions le sein maternel. On peut donc affirmer que chacun de nous vit grâce à son intelligence.
Nous ne sommes nullement une tabula rasa, comme certains le soutiennent ; nous sommes au contraire un foisonnement de connexions et d’échanges d’informations entre nos molécules, nos cellules, nos organes et nos systèmes, de sorte que l’ensemble de notre organisme constitue un traitement continu de données par l’intelligence — celle-ci étant, comme l’enseigne l’étymologie latine, une capacité de relation. C’est pourquoi je maintiens que dire « vie » et dire « intelligence » est une seule et même chose. Et cela vaut pour tous les êtres vivants : là où il y a vie, même dans les micro-organismes les plus infimes, l’intelligence est à l’œuvre.
Dans cette perspective, il est clair que notre rapport à l’intelligence artificielle doit trouver son principe directeur dans le renforcement de l’intelligence naturelle. Si les machines, grâce à leur extraordinaire capacité de calcul, se mettent au service de l’intelligence naturelle constitutive qui nous fait vivre, elles sont les bienvenues et doivent être encouragées ; dans le cas contraire, elles doivent être limitées, évitées, voire combattues. Mais qu’en est-il réellement ? Quel est et quel sera l’impact des machines intelligentes sur l’intelligence humaine ? Les experts apportent des réponses divergentes et souvent contradictoires.
À qui se fier ? Comment trancher entre ceux qui affirment que l’intelligence artificielle constitue la plus grande ressource pour l’avenir — et que s’y opposer serait absurde — et ceux qui, au contraire, la considèrent comme la plus grave menace pour notre humanité ? Loin de disposer de certitudes, je ne peux m’appuyer que sur des intuitions. Je me laisse guider par le critère des anciens Romains : cuiprodest, « à qui cela profite », c’est-à-dire l’évaluation des intérêts concrets de celui qui s’exprime.
Autrement dit, si celui qui dénonce les dangers de l’intelligence artificielle n’a aucun intérêt personnel à le faire — et provient même de ce milieu, qu’il aurait pu exploiter pour en tirer d’immenses bénéfices, mais qu’il a quitté afin de préserver sa liberté de parole — alors, instinctivement, je suis enclin à lui accorder du crédit. C’est pourquoi j’écoute avec attention des figures comme Geoffrey Hinton, lauréat du prix Nobel de physique en 2024 et ancien développeur de l’IA chez Google, qui a démissionné précisément pour lancer l’alerte. Le 21 mai 2025, à Berlin, il déclarait : « L’intelligence artificielle est comme un tigre. Lorsqu’elle est encore un petit, elle paraît inoffensive, voire fascinante. Mais elle grandira. Et à moins d’être certain qu’elle ne cherchera pas à vous tuer, il convient de s’en inquiéter ». Hinton appelle à la vigilance, et je partage cette inquiétude.
Mais pourquoi m’inquiéter ? Voilà la seconde question. Autrement dit : qu’est-ce qui m’y pousse ? Et pourquoi Hinton a-t-il quitté Google ? Qu’est-ce qui motive de telles décisions ? Pourquoi d’autres, comme lui, prennent-ils la parole pour défendre la liberté des êtres humains ?
Répondre à cette question engage quelque chose d’essentiel, voire de décisif : le niveau supérieur de l’intelligence que l’on appelle « conscience », et plus précisément la conscience morale. Ici, notre intelligence change de registre : elle ne se limite plus à être un instrument d’acquisition et de traitement de l’information au service de la survie ou de l’accroissement de puissance, mais devient une faculté capable de juger la réalité selon un autre critère : non plus l’intérêt individuel ni la sélection naturelle, mais la justice et le bien, le bien commun.
Cela signifie que tant que nous continuerons à nous inquiéter, il restera une espérance que notre nature propre d’êtres libres et pensants ne se perde pas.
Il n’existe qu’une seule intelligence, mais son accomplissement le plus élevé n’est pas le calcul. En matière de calcul, les anciens Égyptiens étaient — et demeurent — inégalés, comme en témoigne la Pyramide de Khéops, dont la construction en une vingtaine d’années demeure encore aujourd’hui si mystérieuse que certains en viennent à évoquer des interventions extraterrestres. Pourtant, les Égyptiens ne faisaient pas de la capacité de calcul le critère fondamental de l’être humain, mais bien sa capacité de justice, comme l’illustre la scène de la pesée du cœur : le défunt se présentait devant la balance divine, où son cœur était pesé face à la plume de Maat, déesse de la justice.
Il n’existe qu’une seule intelligence, certes. Mais son sceau se nomme « cœur », et sa plus haute expression « intelligence du cœur ». Si nous suivons ce principe, l’intelligence artificielle ne constituera jamais une menace pour nous, mais deviendra au contraire une alliée précieuse.
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