Justice, Paix, Intégrité<br /> de la Création
Justice, Paix, Intégrité<br /> de la Création
Justice, Paix, Intégrité<br /> de la Création
Justice, Paix, Intégrité<br /> de la Création
Justice, Paix, Intégrité<br /> de la Création

Le rêve de l’immortalité

Ethic 16.01.2026 Mariana Toro Nader Traduit par: Jpic-jp.org

Depuis des temps immémoriaux, les êtres humains ont déployé toutes sortes d’efforts pour vaincre la mort. Aujourd’hui, la quête de l’élixir de jeunesse éternelle prend la forme d’investissements de plusieurs milliards dans la reprogrammation cellulaire, les médicaments sénolytiques et le biohacking. Où aboutira la course effrénée de la Silicon Valley vers la longévité

« Nul n’a jamais vu le visage de la mort. Nul n’a jamais entendu sa voix. Mais, cruelle, la mort brise les hommes ». Gravée sur argile cunéiforme vers 2150 av. J.-C., l’Épopée de Gilgamesh raconte l’histoire du roi d’Uruk qui, terrifié par la mort de son ami Enkidu, entreprend un voyage à la recherche de l’immortalité.

Il n’est pas anodin que le premier récit de l’histoire humaine soit un poème sur l’angoisse existentielle et la pulsion humaine visant à échapper à la mort. À travers les siècles, les êtres humains ont consacré d’innombrables efforts à dévoiler le secret de la longévité. Dans la Chine ancienne déjà, le puissant empereur Qin Shi Huang envoyait des expéditions pour que ses troupes trouvent, une fois pour toutes, la potion de la vie éternelle. Au Moyen Âge, les alchimistes cherchaient la pierre philosophale et l’élixir de vie. À l’époque moderne, nombre d’explorateurs se sont lancés à la recherche de la fontaine de jouvence. Plusieurs siècles plus tard, cet élan est désormais partagé par les magnats de la Silicon Valley.

La question Mathusalem

L’un des premiers à se lancer dans la course à l’allongement de la vie fut Peter Thiel, cofondateur de PayPal. En 2006, il promit de verser 3,5 millions de dollars à la Methuselah Foundation, une organisation à but non lucratif dédiée à la recherche anti-âge, centrée sur la médecine régénérative et l’ingénierie tissulaire. Thiel fut également l’un des premiers investisseurs d’Unity Biotechnology, qui développe des médicaments visant les cellules sénescentes (endommagées ou vieillissantes, mais qui ne meurent pas et peuvent libérer des substances nocives). Par ailleurs, dans un clair écho à la légende d’un Walt Disney supposément cryogénisé, Thiel aurait conclu un accord avec la Alcor Life Extension Foundation, spécialisée dans la cryonie.

En 2013, Larry Page, cofondateur de Google, lança le projet California Life Company (Calico Labs) pour développer des thérapies contre les maladies liées à l’âge. Ce projet est considéré comme le précurseur d’Altos Labs, une startup spécialisée dans la reprogrammation cellulaire, dont Jeff Bezos, fondateur d’Amazon, serait l’un des grands investisseurs. Créée par l’entrepreneur Yuri Milner, elle repose sur les travaux du prix Nobel de médecine Shinya Yamanaka, qui a découvert que les cellules adultes peuvent être reprogrammées pour devenir pluripotentes. Sam Altman, PDG d’OpenAI, a lui aussi investi en 2022 quelque 180 millions de dollars de sa fortune personnelle dans Retro Biosciences, dont la mission est de prolonger l’espérance de vie de dix ans.

Parallèlement, certains de ces entrepreneurs technologiques contribuent à des avancées scientifiques dans divers domaines de la santé. Sean Parker, cofondateur de Napster et atteint d’une sévère allergie alimentaire, ainsi que Sergey Brin, cofondateur de Google et prédisposé génétiquement à la maladie de Parkinson, ont consacré des millions à la recherche médicale.

Le cas le plus spectaculaire reste toutefois celui de Bryan Johnson, entrepreneur de 48 ans affirmant avoir le cœur d’un homme de dix ans plus jeune et une peau de vingt ans son cadet. Son « secret » ? Investir deux millions de dollars annuels dans une odyssée anti-âge comprenant analyses sanguines permanentes, évaluations médicales constantes, coucher à vingt heures, régime draconien interdisant tout aliment après onze heures du matin, ingestion de plus de cent compléments par jour, transfusions de plasma de son propre fils et thérapies par ondes de choc appliquées au pénis. Son projet phare, Blueprint, commercialise des produits allant des compléments alimentaires aux tests de microplastiques et d’âge biologique. Johnson, qui se considère comme « la personne la plus saine du monde », résume sa philosophie en un slogan : don’t die. Ne meurs pas, même si cela suppose une surveillance perpétuelle.

De son côté, l’homme le plus riche du monde, Elon Musk, ne s’intéresse pas à cette croisade pour la longévité. Bien qu’il ait investi des millions dans la biotechnologie avec Neuralink, pour lui « si les gens ne mouraient pas, nous resterions prisonniers d’idées anciennes et la société n’avancerait pas ». Il ne s’est d’ailleurs pas privé de se moquer ouvertement de la routine anti-âge de Johnson.

L’immortalité et la bataille contre le temps

En somme, ce que cherchent à prouver ces archimilliardaires, c’est que ce qui relevait autrefois de la légende ou de la science-fiction pourrait désormais devenir réalité, avec toutes les implications relationnelles et sociologiques qu’impliquerait un futur peuplé d’individus – ou de sociétés – extrêmement longévifs.

Cependant, comme on l’a déjà observé avec la crise de l’attention et le capitalisme de surveillance, l’innovation à Silicon Valley va toujours plus vite que la régulation et la réflexion éthique. De nombreux experts ont tiré la sonnette d’alarme face aux inquiétudes soulevées par le biohacking et l’édition génétique.

L’une des principales critiques concerne le caractère profondément élitiste de ces pratiques, réservées aux seules personnes capables de les financer. De plus, nombre de ces traitements n’ont été testés que sur des souris, ne disposent pas de l’aval de la communauté scientifique ou reposent sur l’utilisation détournée de médicaments conçus initialement pour traiter des pathologies spécifiques (comme la metformine, prescrite aux diabétiques de type 2, ou la rapamycine, un immunosuppresseur utilisé pour prévenir le rejet des greffes).

Comme l’affirme le cardiologue et chercheur de renom Eric Topol, « nous n’avons pas besoin de pilules magiques ni de traitements futuristes pour ralentir le vieillissement. Il suffit d’observer comment nous vivons, ce que nous mangeons, combien nous bougeons, comment nous nous reposons et avec qui nous partageons notre temps ». En d’autres termes : moins de science-fiction, davantage de prévention et de modes de vie sains.

En un siècle, l’espérance de vie mondiale a doublé. Selon Our World in Data, l’humanité est passée d’une espérance de vie moyenne de 32 ans en 1900 à 73 ans en 2023. Il est probable que les investissements colossaux de la Silicon Valley contribueront encore à augmenter ce chiffre. Toutefois, comme le souligne le philosophe Costica Bradatan, « des millénaires d’efforts pour prolonger la vie n’ont pas provoqué la faillite de la mort ». Pour l’heure, l’avantage reste du côté de l’horloge.

Voir, El sueño de la inmortalidad

Illustration : Óscar Gutiérrez

Laisser un commentaire