Le « préjudice premium », ou surprime liée aux préjugés, c’est-à-dire le coût économique engendré par des récits déformés, coûte cher à l’Afrique. Les investisseurs et les marchés perçoivent l’Afrique comme plus risquée qu’elle ne l’est réellement, influencés par des images récurrentes – guerres, pauvreté, instabilité – qui occultent les données relatives à la croissance, à l’innovation et à la solidité financière.
L’Afrique paie un prix exorbitant pour les stéréotypes négatifs. Selon le rapport The Cost of Media Stereotypes to Africa (2024), publié par Africa No Filter et Africa Practice, le continent perd jusqu’à 4,2 milliards de dollars par an. C’est ce que l’on appelle le préjudice premium : la surprime liée aux préjugés, le coût économique engendré par des récits déformés. Les investisseurs et les marchés perçoivent l’Afrique comme plus risquée qu’elle ne l’est réellement, influencés par des images récurrentes – guerres, pauvreté, instabilité – qui occultent les données relatives à la croissance, à l’innovation et à la solidité financière. Il en résulte des taux d’intérêt plus élevés sur les marchés mondiaux. Les systèmes actuels de notation, largement critiqués et gérés par les agences internationales, sont souvent influencés par des perceptions peu fondées (en réponse, l’Union africaine se prépare à lancer sa propre agence, capable de proposer des évaluations davantage conformes à la réalité). En conséquence, les États africains dépensent chaque année des milliards supplémentaires pour assurer le service de leur dette, par rapport à des pays présentant des caractéristiques économiques similaires, mais bénéficiant d’une image publique plus équilibrée et davantage conforme à la réalité des faits.
Il ne s’agit évidemment pas de dissimuler ou de minimiser les problèmes qui accablent le continent, mais d’éviter un récit systématiquement sombre et totalisant, qui finit par occulter tout le reste, c’est-à-dire les nombreuses choses positives qui s’y produisent. Les chiffres sont clairs : une couverture médiatique plus négative peut faire augmenter jusqu’à 10 % le coût du capital ; une amélioration de 10 % de la perception peut réduire les taux de 1 %. En d’autres termes : des milliards qui s’évaporent. Des ressources qui pourraient financer l’éducation de 12 millions d’enfants, permettre 73 millions de vaccinations ou fournir de l’eau potable aux deux tiers de la population nigériane.
La question devient inévitable : si nos stéréotypes coûtent des vies humaines, que pouvons-nous faire pour changer les choses ? Les médias – et donc nous, les journalistes – jouent un rôle décisif. Ils racontent souvent l’Afrique uniquement à travers les crises et les conflits, imposant ainsi une vision partielle comme représentation dominante. Il en résulte un imaginaire simplifié, qui nourrit la distance et la méfiance et produit des effets économiques bien réels. Le but n’est pas d’édulcorer la réalité, mais de la rééquilibrer, de sortir d’un récit monocorde, parfois fruit de l’ignorance, parfois de choix de communication délibérés.
C’est également le cas d’une certaine communication humanitaire, qui cherche à frapper les esprits : des enfants aux regards éteints, des corps marqués, des villages transformés en décors du désespoir. La douleur devient un langage, voire un produit. Trop nombreuses sont les organisations qui rivalisent pour susciter l’émotion, en recourant à ce que l’on appelle la « pornographie de la douleur » : un récit qui sélectionne et amplifie la souffrance afin de provoquer des réactions immédiates – donner, partager, se sentir concerné-. Le problème n’est pas de montrer le besoin, mais de réduire des peuples entiers à des icônes de la misère, de transformer l’Afrique en un décor sans histoire ni dignité. Cette représentation n’est pas neutre : elle construit un monde divisé entre ceux qui souffrent et ceux qui sauvent. Un récit rassurant pour celui qui donne, mais profondément déformé. Il efface la complexité, occulte les responsabilités mondiales et, surtout, prive les Africains de leur rôle d’acteurs, en les cantonnant toujours au rôle de victimes. Ils ne sont plus des individus, mais des instruments narratifs.
Et pourtant, la réalité est différente : des communautés qui résistent, des sociétés civiles qui innovent, des militants qui se battent et des professionnels qui élaborent des solutions. La raconter exige de la rigueur et moins de raccourcis émotionnels ; cela génère peut-être moins de dons immédiats, mais c’est une communication plus honnête. La question demeure dérangeante : jusqu’à quel point est-il légitime d’utiliser la douleur au service d’une cause juste ? Et quel prix payons-nous lorsque nous nous habituons à consommer la souffrance des autres comme un levier émotionnel ? Il est peut-être temps de changer de regard. Ne pas cesser d’aider, mais le faire sans humilier. Ne pas renoncer à la solidarité, mais exiger un récit qui reconnaisse la dignité et la complexité. Mal raconter l’Afrique n’est pas seulement une erreur : c’est un coût. Et ce coût se mesure en vies humaines.
Voir : L’Africa paga il costo dei nostri pregiudizi. Ed è salatissimo
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