La prédication du pape Léon XIV en faveur de la paix et de la justice a atteint son point culminant lors du Consistoire du 26 juin dernier, lorsqu’il a affirmé que « le Créateur nous a dotés d’une intelligence et d’une volonté pour résoudre les conflits en êtres humains et non en bêtes, fussent-elles dotées d’armes hyper technologiques » : « la guerre n’est jamais digne de l’homme et n’est jamais bénie par Dieu ».
Toute la prédication du pape Léon XIV en faveur de la paix et de la justice, devenue progressivement plus pressante au fil de son pontificat, et qui avait déjà dénoncé, le 16 avril dans la cathédrale de Bevanda, au Cameroun, le fait que le monde était dévasté par « une poignée de tyrans », a atteint son point culminant lors de la messe d’ouverture du Consistoire du 26 juin dernier. Un Consistoire hors du commun, puisqu’il ne visait pas à nommer de nouveaux cardinaux, mais à permettre enfin l’exercice collégial du ministère pétrinien.
C’est là que le pape, concélébrant avec 180 cardinaux venus du monde entier, qu’ils aient été « électeurs » ou « non-électeurs » lors du dernier Conclave, a énoncé cet article de foi selon lequel « la guerre n’est jamais digne de l’homme et n’est jamais bénie par Dieu ». Il en a donné la raison : « le Créateur nous a dotés d’une intelligence et d’une volonté pour résoudre les conflits en êtres humains et non en bêtes, fussent-elles dotées d’armes hyper technologiques ».
Ainsi, l’Église va jusqu’à la racine du problème qui conduit aujourd’hui le monde à la ruine, de guerre en guerre, de génocide en génocide, de pillage en pillage. Au-delà du jugement politique et du diagnostic religieux, elle en vient à placer au premier plan la question anthropologique : ceux qui agissent aujourd’hui et déterminent le cours des événements, observe-t-il, ne sont pas des êtres humains qui utilisent une intelligence et une volonté humaines, cohérentes avec leur nature, mais des êtres humains déchirés dans leur identité et réduits, ou aliénés, à la condition de « bêtes » qui utilisent, en continuant à l’appeler « intelligence », une hyper technologie artificielle qui prétend, en devenant toujours plus autonome, régler les conflits et gérer l’histoire.
Il est clair qu’à ce stade, l’Église, et nous aussi, nous trouvons à un tournant décisif. Car si l’homme en vient à ne plus se penser selon l’image et la ressemblance de Dieu, mais selon une image qu’il s’est lui-même inventée et qui est étrangère à la raison — l’héritage même des Lumières étant lui aussi tombé —, Dieu est exclu de la partie. Alors, que viennent faire l’Église, les religions et l’éthique ? À ce moment précis, le pape déclenche l’alerte rouge. Personne d’autre ne le fait, et l’on ne peut pas faire comme si de rien n’était, en réduisant cette question à une dernière « news » dans les journaux télévisés du jour.
Il faut donc remonter la chaîne des causes, bien au-delà de Trump, Netanyahu ou Zelenski. Et peut-être revenir au moment où l’humanité, aux seuils de la modernité, a décidé de ne plus se laisser entraver par des religions mal accueillies et mal gérées et, revendiquant une prétendue maturité enfin atteinte par l’homme, a choisi dès lors de faire comme si — « l’hypothèse » — « Dieu n’existait pas et ne se préoccupait pas de l’humanité ». Après tout, pensait-on, nous pouvons nous débrouiller seuls.
La formule avait été magistralement fournie par le très chrétien Grotius, chrétien réformé hollandais, au XVIIe siècle, en latin : « etsi Deus non daretur », etc. C’était un pari audacieux que de fonder toute la civilisation et toute l’histoire qui allait suivre sur une fiction. D’un autre côté, le christianisme lui-même, devenu la principale institution politique de l’Occident, n’avait pas donné le meilleur exemple, de Constantin à Charlemagne et jusqu’aux guerres de religion du XVIe siècle. Mais au lieu de poser la question de ce qu’était réellement l’être de Dieu — auquel on avait, pendant des siècles, pardonné, en lisant mal la Bible, d’avoir ordonné des exterminations et même demandé à Abraham la fausse exécution capitale de son fils Isaac —, on préféra passer à l’hypothèse que Dieu n’existait même pas. Et pendant quatre siècles, la chose a fonctionné, sous les appellations les plus diverses : droit naturel, positivisme juridique, laïcité, sécularisation, souvent même avec d’excellents résultats, malgré les souffrances et les dévastations.
Après Grotius, beaucoup d’autres chrétiens, avec une grande profondeur spirituelle, ont repensé la foi de manière à la rendre compatible avec l’hypothèse adoptée par la modernité, laissant dans le secret, l’intériorité et la sphère privée l’hypothèse exclue : l’existence de Dieu.
Bonhoeffer, le martyr du nazisme, en a fait une théologie bouleversante et irrésistible — celle du Dieu qui n’est pas un « bouche-trou ». Chez de nombreux catholiques, le « post-théisme » a fait son chemin ; la spiritualité a obscurci la foi. Même Ratzinger, alors qu’il n’était déjà plus pape, a tenté de suggérer à un monde qu’il ne parvenait plus à comprendre d’accepter la fiction inverse, « etsi Deus daretur » : l’hypothèse que Dieu existe, sans pour autant s’obliger à la foi.
Mais une fiction peut-elle en concurrencer une autre ? Sur cette ligne de crête décisive, une hypothèse peut-elle être interchangeable avec l’autre ?
Le problème se pose aujourd’hui en des termes nouveaux par rapport à ceux qui prévalaient jusqu’ici. Nous sommes en effet arrivés au point où nous parlons d’intelligence, fût-elle artificielle, comme d’une intelligence capable de calculs qu’aucune intelligence humaine n’a jamais pu effectuer, mais dépourvue de tout le reste.
Elle possède une mémoire prodigieuse, mais elle n’a ni liberté, ni sentiments, ni éthique, ni amour, ni compassion, qui sont naturellement liés à l’intellect et à la volonté si, comme le chantait Dante, « vous n’avez pas été faits pour vivre comme des brutes, mais pour poursuivre la vertu et la connaissance » ; l’intelligence sans « vertu » reste celle des brutes. Elle ne peut ni juger, ni décider, ni choisir d’aimer ses ennemis, ni choisir de ne pas tuer, ni respecter autrui, ni se soucier du destin du monde.
Voilà ce qu’est l’Intelligence artificielle. Séparée de l’homme, fabriquée artificiellement, l’homme n’arrive pas à lui résister, écrasé qu’il est par des concentrations de capitaux représentant des milliers de milliards d’investissements et de profits, ainsi que par des oligarchies dominantes extrêmement puissantes, dont on peut compter le nombre sur les doigts d’une main.
Prophétiquement, un grand philosophe allemand, issu de la même tradition philosophique dont étaient sortis Hegel, Feuerbach et Marx avec leur athéisme scientifique, Martin Heidegger, avait ébranlé le XXe siècle dans une interview accordée au Spiegel, en mettant en doute la capacité de la démocratie à faire face à la technique, laquelle « dans son essence est quelque chose que l’homme, de lui-même, n’est pas capable de maîtriser. La technique moderne n’est pas un instrument et n’a plus rien à voir avec les instruments. Elle arrache et déracine de plus en plus l’homme de la terre. Il n’est pas nécessaire d’avoir la bombe atomique : le déracinement de l’homme est déjà accompli ; la philosophie ne pourra produire aucune modification immédiate de l’état actuel du monde. Et cela ne vaut pas seulement pour la philosophie, mais aussi pour tout ce qui relève de la seule entreprise humaine. Désormais, seul un Dieu peut nous sauver. Il nous reste, comme unique possibilité, de préparer une disponibilité à l’apparition du Dieu ou à l’absence du Dieu au moment du déclin ».
L’Intelligence artificielle s’est chargée d’apporter une réponse concrète à cette pensée qui, comme le concluait Heidegger, tentait « de penser cet impensé ».
C’est à ce moment qu’intervient le pape Léon et qu’il désigne le véritable sujet qui doit prendre en charge la décision concernant l’avenir : non pas les États, ni l’Occident ou l’Orient, mais l’humanité en tant que telle : la « Magnifica Humanitas ».
Elle peut peut-être encore prendre la décision de réadmettre l’hypothèse exclue. La démocratie, qui a pourtant libéré des millions d’hommes et continuera à le faire, n’a pas de réponse à apporter au défi actuel ; elle ne l’a pas à son programme pour les prochaines élections.
L’humanité en tant que telle, avant même les Églises, les religions et les États, doit décider de lever l’embargo sur l’hypothèse exclue. Car si l’on admettait que Dieu existe et qu’il se préoccupe de nous, cela permettrait de restaurer des potentialités perdues et de renouer le lien entre l’intellect et la liberté, entre l’intelligence et le jugement.
Alors le pape ne parlerait plus dans le vide, comme le lui reprochent ceux qui font observer qu’il ne possède aucun pouvoir ; il réveillerait des milliards de consciences. Et peut-être la partie se jouerait-elle de nouveau, non pas avec les gouvernements, mais dans les places publiques, les gymnases, les maisons, les usines, sur les mers de Crimée et de Gaza. La cruauté serait couverte de honte, le droit rétabli, les pillages quotidiens de la vérité empêchés.
C’est peut-être cela que signifie, face à la technique moderne, l’affirmation selon laquelle « désormais, seul un Dieu peut nous sauver ». Un Dieu, mais en chair humaine.
Au-delà de la politique, au-delà des Églises, on pourrait alors promouvoir un grand mouvement mondial, à la hauteur du changement d’époque, et mettre en place des institutions de prévention et de contrôle en désarmant les « bêtes », en se portant à la défense des limites infranchissables de ce « magnifique humain ». Il faudrait des institutions et des organisations de base, soutenues mais indépendantes des gouvernements : une « Intelligens Humanitas » autogérée.
Voir : L’umanità magnifica, oltre la politica e le Chiese
Photo : Suryawibisono, Pexels.com
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