La demande mondiale de sable, le matériau solide le plus extrait de la planète, connaît une croissance accélérée et transforme les cours d’eau, dégrade les écosystèmes marins et affaiblit les défenses naturelles contre les inondations et l’élévation du niveau de la mer, avertit un rapport du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE).
« Chacun d’entre nous utilise environ 18 kilogrammes de sable par jour », a déclaré dans cette ville suisse Pascal Peduzzi, directeur du Centre de données environnementales du PNUE, lors de la présentation du rapport, le mardi 12 mai.
Pendant des décennies, le sable a été considéré comme une ressource bon marché, abondante et pratiquement inépuisable, alors que la nature a mis des centaines de milliers d’années à le produire grâce à des processus graduels d’érosion géologique.
« Pourtant, nous l’utilisons à un rythme effréné et nous l’extrayons plus rapidement qu’il ne peut se reconstituer. C’est le déficit de sable », prévient le rapport du PNUE intitulé Sable et durabilité : une ressource essentielle pour la nature et le développement.
La demande mondiale de sable a triplé entre 2000 et 2020, principalement sous l’effet de l’urbanisation et du développement des infrastructures.
Le rapport estime qu’environ 50 milliards de tonnes sont extraites chaque année et que la demande continuera de croître à mesure que les pays investiront dans l’adaptation au changement climatique, l’expansion urbaine et les infrastructures destinées aux énergies renouvelables.
L’ampleur de l’extraction a atteint un niveau tel qu’en 2020, le poids total des matériaux construits a dépassé celui de toute la biomasse vivante de la planète. En outre, l’utilisation du sable dans le seul secteur de la construction devrait encore augmenter de 45 % d’ici à 2060.
Face à cette situation, le PNUE souligne que le même matériau utilisé pour bâtir les villes et les infrastructures destinées à faire face au changement climatique joue également un rôle essentiel dans la nature : il régénère les plages, stabilise les côtes, filtre l’eau et soutient les habitats des poissons, des oiseaux, des tortues et de nombreuses autres espèces.
Les digues côtières, les plages artificielles, les ports et les ouvrages de protection contre les inondations nécessitent d’énormes quantités de sable et de gravier. Mais extraire trop de sable des rivières des deltas et des systèmes côtiers peut précisément affaiblir les écosystèmes qui protègent naturellement les communautés contre les tempêtes, l’érosion et les intrusions d’eau salée.
« Voilà tout le dilemme », a déclaré Peduzzi. « Nous voulons à la fois le sable vivant et le sable mort ».
Une fois transformé en béton ou en asphalte, a expliqué le responsable, le sable est définitivement retiré des systèmes naturels. En revanche, lorsqu’il demeure dans les rivières et les écosystèmes côtiers, il continue à réguler les flux d’eau, à atténuer l’impact des vagues et à préserver la biodiversité.
Dans de nombreuses régions du monde, les conséquences sont déjà visibles. Les lits des rivières s’approfondissent. Les deltas s’affaissent. Les plages rétrécissent. Les aquifères côtiers deviennent de plus en plus salés.
Stephanie Chuah, coauteure du rapport, a indiqué que les chercheurs commencent à peine à comprendre les effets cumulatifs que l’extraction du sable provoque sur des écosystèmes interconnectés.
« Le sable ne fournit pas seulement des services écosystémiques essentiels, il est également étroitement lié à la résilience climatique, à la sécurité alimentaire, à la sécurité de l’eau et à la stabilité des sols », a-t-elle expliqué.
L’experte a également mis en garde contre le coût humain de cette situation, avec des risques croissants pour les régions où le tourisme, la pêche et l’accès à l’eau douce dépendent de la stabilité des côtes et de la bonne santé des écosystèmes marins.
Le rapport met en évidence plusieurs exemples dans les Caraïbes. À Trinité, l’extraction du sable a détruit une végétation indigène essentielle aux pollinisateurs, tandis qu’à Saint-Christophe-et-Niévès, les engins lourds ont perturbé les zones de nidification des tortues marines.
En Jamaïque, la disparition des herbiers marins et des récifs coralliens, liée à la dégradation du littoral, a accéléré l’érosion des plages, affaiblissant ainsi la protection naturelle contre les tempêtes dans des zones fortement tributaires du tourisme.
Les écosystèmes d’eau douce subissent eux aussi de fortes pressions. Le rapport rappelle que les lits sableux des rivières et les plaines inondables servent de zones d’alimentation et de reproduction aux poissons, aux amphibiens, aux reptiles et aux oiseaux migrateurs.
Les dunes et les bancs de sable contribuent à absorber l’énergie des vagues et favorisent le développement des mangroves et des herbiers marins.
Le rapport estime que de nombreux gouvernements continuent de considérer le sable comme un simple matériau de construction bon marché, au lieu de le reconnaître comme une ressource stratégique liée à la biodiversité, à la sécurité de l’eau et à la résilience climatique.
Toutefois, certains pays commencent à revoir cette approche. Le rapport cite le cas de la Colombie, dont le gouvernement a officiellement classé, en 2023, le sable, le gravier et l’argile parmi les « minéraux d’intérêt stratégique ».
Cette mesure vise à renforcer le contrôle environnemental et à améliorer la coordination dans un secteur souvent marqué par des réglementations fragmentées et des activités extractives informelles.
Dans l’État brésilien du Minas Gerais, dans le sud-est du pays, les entreprises minières développent l’utilisation du « sable minéral », un sous-produit du traitement des minerais qui peut réduire la pression exercée sur les rivières et les écosystèmes côtiers traditionnellement exploités pour l’extraction du sable naturel.
Dans d’autres régions d’Amérique latine, cependant, les conséquences environnementales d’une extraction insuffisamment réglementée deviennent de plus en plus difficiles à ignorer.
Des chercheurs des Nations Unies ont mis au point une plateforme de surveillance utilisant les données satellitaires et l’intelligence artificielle afin de suivre les navires de dragage marin, c’est-à-dire les opérations consistant à extraire du sable, des sédiments, de la vase ou des roches du fond marin au moyen d’équipements spécialisés.
Les premiers résultats indiquent qu’environ 15 % des activités de dragage marin se déroulent à l’intérieur d’aires marines protégées.
Le rapport appelle à renforcer la surveillance environnementale, à accroître la transparence dans la délivrance des autorisations d’extraction et à abandonner les pratiques de passation de marchés fondées uniquement sur le moindre coût, lesquelles négligent souvent les dommages écologiques à long terme.
Stephanie Chuah a indiqué que les chercheurs du PNUE développent actuellement des modèles destinés à aider les gouvernements à estimer la demande future de sable et à identifier les possibilités de recyclage ainsi que le recours à des matériaux alternatifs.
« Le sable constitue notre première ligne de défense contre l’élévation du niveau de la mer, les ondes de tempête et la salinisation des aquifères côtiers, autant de dangers aggravés par le changement climatique », a finalement rappelé Pascal Peduzzi.
Voir :La arena también está en peligro en el mundo
Photo : Un homme pêche assis sur des sacs de sable qui protègent le littoral de Tuvalu (État insulaire du Pacifique) contre l’érosion marine. © Lasse Bak Mejlvang / UNICEF.
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