« Nous ne sommes pas une organisation ; nous sommes simplement des gens qui essaient de s’entraider ». Note de la rédaction : Cette analyse de Mohamed Ahmed repose sur des entretiens réalisés à distance avec des bénévoles, des commerçants et des responsables communautaires. Résident d’El Obeid aujourd’hui déplacé à Kampala, l’auteur s’appuie également sur ses échanges téléphoniques réguliers avec sa famille et ses amis.
Par un matin ordinaire à El Obeid, Azza al-Amin pétrit de la pâte à pain dans l’étroite cuisine de sa maison, tandis qu’au loin gronde le bourdonnement agressif d’un drone. Elle continue pourtant son travail. Des centaines de personnes comptent sur elle.
À quelques rues de là, Mohammed Khaled conduit un tuk-tuk chargé de sacs de sorgho, traversant El Obeid d’un bout à l’autre. Il sait que le trajet peut se terminer sous les balles, mais s’arrêter signifierait condamner des dizaines de familles à la faim.
À la périphérie de la ville, Ahmed Abdelrahman, chauffeur routier, fixe silencieusement la piste poussiéreuse devant lui alors qu’il s’apprête à quitter El Obeid. Il ignore ce qui l’attend au-delà du premier kilomètre, mais sa mission pour trouver des provisions est trop importante pour être abandonnée.
Ville-carrefour stratégique reliant la région du Darfour, contrôlée à l’ouest par les Forces de soutien rapide (FSR), aux zones tenues par l’armée à l’est, El Obeid est demeurée un foyer majeur de tension tout au long des trois années de guerre civile soudanaise, un conflit qui a engendré la plus grave crise humanitaire au monde.
Abritant une importante base militaire, la ville a vu sa population subir des attaques de drones et un siège prolongé imposé par les FSR, anciennes forces paramilitaires devenues mouvement rebelle, tout en accueillant plus d’un million de déplacés vivant dans des camps ou hébergés par des familles.
Pourtant, loin de céder, les habitants ont ravivé d’anciennes traditions de solidarité communautaire tout en réinventant leur quotidien afin de survivre à l’offensive.
Dans toute la ville, des familles ont ouvert leurs portes aux déplacés ; des réseaux religieux et des groupes de volontaires ont mis en place des cuisines communautaires ; tandis que de petites cliniques et des centres de santé gérés par les habitants ont tenté de pallier l’effondrement du système sanitaire.
Une nouvelle production alimentaire locale — largement portée par les femmes — s’est développée afin d’atténuer les pénuries, tandis que des chauffeurs routiers ont risqué leur vie pour acheminer des marchandises en empruntant des routes secondaires traversant villages reculés et forêts afin d’éviter les barrages armés.
« Nous transportons la vie des familles, pas seulement des marchandises », confie Mohammed al-Hassan, 48 ans, l’un des nombreux transporteurs qui utilisent voiture, tuk-tuks, charrettes tirées par des ânes et parfois même leurs propres épaules pour acheminer les biens. Il affirme considérer ce travail comme « un devoir plutôt qu’un commerce ».
Les efforts des habitants d’El Obeid — décrits à The New Humanitarian lors d’entretiens téléphoniques — reflètent une dynamique bien plus vaste de solidarité locale observée dans l’ensemble des États et des villes du Soudan depuis trois ans.
Les habitants soulignent toutefois l’extrême fragilité de cette résilience, qui repose sur des ressources humaines épuisées et une endurance à bout de souffle. Comme le résume al-Amin : « Nous pouvons tenir aujourd’hui… mais demain ? Seulement si Dieu se montre généreux».
« Nous sommes simplement des gens qui essaient de s’entraider »
El Obeid se situe dans la région du Kordofan, devenue l’épicentre de la guerre soudanaise l’année dernière après que les FSR eurent été chassées de Khartoum et d’autres régions du centre du pays. Le groupe s’est replié vers son bastion occidental, faisant du Kordofan la nouvelle ligne de front.
Bien que l’armée soudanaise (les Forces armées soudanaises, FAS) ait fait lever le siège imposé par les FSR l’an dernier, les rebelles demeurent présents au nord — le long de la route reliant El Obeid à Khartoum — ainsi qu’à l’ouest, à moins d’une heure de la ville, qui n’est ni totalement isolée ni véritablement sécurisée.
Le centre-ville contrôlé par les FAS est devenu une base essentielle pour la conduite des opérations militaires dans la région, transformant El Obeid en une véritable caserne à ciel ouvert, avec des forces régulières et des milices alliées déployées sur de multiples positions.
Cette présence militaire a conduit les FSR à intensifier les frappes de drones autour de la ville, ciblant marchés, postes électriques, établissements de santé et quartiers résidentiels, provoquant de lourdes pertes civiles et perturbant de manière répétée les services essentiels.
Dans le même temps, l’expansion d’El Obeid — passée d’une ville moyenne avant-guerre à un épicentre du déplacement forcé — a exercé une pression considérable sur les systèmes de santé, l’approvisionnement alimentaire et l’éducation, tandis que quartiers résidentiels et camps de déplacés ont fini par se confondre dans un même espace urbain.
Dans ce contexte, l’aide humanitaire a évolué : d’initiatives ponctuelles de solidarité mobilisées en cas d’urgence, elle s’est transformée en un véritable système de survie quotidienne administré directement par les habitants eux-mêmes.
Alors que l’aide internationale s’amenuise et que le soutien de l’État demeure limité, les habitants affirment que ces réseaux de solidarité à plusieurs niveaux constituent désormais la principale ligne de défense contre la faim et l’effondrement social.
Parmi les acteurs les plus actifs figurent les intervenants locaux des Emergency Response Rooms (ERR), un réseau décentralisé de groupes d’entraide de quartier mis en place à travers tout le Soudan.
Les ERR incarnent une nouvelle forme de gestion communautaire des crises à El Obeid : elles coordonnent les distributions alimentaires, orientent les patients vers des soignants et mettent en relation les cuisines collectives.
Bénévole au sein d’une ERR, al-Amin explique que son travail consiste à relier les maigres ressources encore disponibles dans les quartiers à une immense cartographie des besoins, depuis les maisons surpeuplées hébergeant plusieurs familles jusqu’aux camps de déplacés situés aux abords de la ville.
Recevant un flux constant d’appels de détresse, les ERR fonctionnent grâce à des bureaux et des comités faiblement structurés, soutenus par des dons fluctuants provenant d’habitants restés au pays ou vivant à l’étranger, ainsi que d’organisations humanitaires internationales.
« Nous ne sommes pas une organisation ; nous sommes simplement des gens qui essaient de s’entraider », explique al-Amin à The New Humanitarian. « Lorsqu’un quartier ou un camp voisin lance un appel à l’aide, nous essayons d’intervenir immédiatement, si nous en avons les moyens ».
Les cuisines communautaires
Aux côtés des ERR, les cuisines communautaires locales — les takaya — se consacrent spécifiquement à la préparation et à la distribution quotidienne de repas chauds aux personnes dans le besoin.
Les takaya possèdent de profondes racines dans l’histoire soudanaise : elles servaient autrefois à accueillir voyageurs, étudiants et personnes pauvres, en offrant nourriture, hébergement et espaces de rassemblement spirituel.
Aujourd’hui, ces cuisines — financées par les transferts d’argent de la diaspora ou par de modestes collectes quotidiennes organisées localement — constituent un mécanisme crucial de redistribution alimentaire dans une ville largement privée de revenus.
Depuis une cuisine du quartier d’al-Wahda, dans l’ouest d’El Obeid, Noon Hamed, 25 ans, raconte passer une grande partie de sa journée devant le feu, remuant une immense marmite avec l’espoir qu’elle suffira à nourrir tout le monde.
« Parfois, nous préparons une quantité prévue pour un certain nombre de personnes, puis soudain davantage de gens arrivent », explique Hamed. « Nous ne pouvons refuser personne, même s’ils viennent d’un autre quartier ». Après un silence, elle ajoute : « Nous partageons tout — même lorsque cela ne suffit pas ».
À Tayba, quartier situé au nord-est de la ville, Mohammed Adam, 28 ans, organisateur d’une takaya, raconte que sa journée commence avant le lever du soleil, circulant entre le marché local, les lieux de production alimentaire et les points de rassemblement des déplacés.
« Des personnes arrivent des camps sans absolument rien », dit-il. « Nous essayons de les atteindre autant que possible. Le problème n’est pas seulement l’insuffisance des quantités, c’est aussi la continuité, surtout avec la hausse des prix et l’instabilité des dons et des financements ».
Une production locale de survie
Au-delà de l’entraide, la population d’El Obeid a réagi à l’effondrement d’une économie formelle brutalement contractée en construisant un système plus informel, moins dépendant des importations provenant des villes voisines.
Le phénomène le plus marquant est la transformation des habitations en petites unités de production, de nombreuses entreprises ayant fermé ou réduit leurs activités en raison des difficultés et du coût élevé du transport des marchandises vers El Obeid.
Les ménages fabriquent souvent eux-mêmes des produits essentiels, comme le pain ou le savon, au lieu d’acheter des produits finis. Ces biens sont ensuite distribués localement à travers des réseaux de confiance plutôt que par le biais du marché formel.
Les femmes constituent la colonne vertébrale de ce système, à la fois en tant que gestionnaires traditionnelles des ressources alimentaires et domestiques, mais aussi parce que de nombreux hommes sont absents en raison des déplacements forcés ou de leur implication dans le conflit.
Alors que les déplacements à travers la ville sont devenus dangereux et coûteux, les produits sont majoritairement distribués dans les marchés de quartier plutôt qu’au marché central. Cette organisation permet de répondre à l’augmentation de la demande tout en évitant des taxes jugées écrasantes.
Dans une ruelle étroite du quartier d’al-Salam, Umm Hamed, 55 ans, commence sa journée avant l’aube pour préparer la kisra, un pain plat fermenté. Autour d’elle, des femmes travaillent dans une coordination parfaitement huilée — échangeant paroles, rires et tâches quotidiennes.
« Avant, je cuisinais pour ma famille et quelques voisins. Aujourd’hui, nous cuisinons pour des personnes que nous ne connaissons même pas, mais nous savons qu’elles en ont besoin, alors nous baissons les prix », confie Hamed à The New Humanitarian.
Dans le quartier d’al-Wahda, Nour El-Din Saleh, 20 ans, explique avoir lui aussi transformé son domicile en petite entreprise alimentaire : « Certains jours, nous commençons sans savoir quand nous finirons, mais les gens attendent », raconte-t-il. « Cette maison est devenue comme une gare : chacun y passe pour donner ou recevoir quelque chose ».
L’économiste Haitham Fathi décrit cet ensemble comme une « économie de survie » née de l’absence des structures étatiques et des circuits économiques formels. Selon lui, ces initiatives locales ne peuvent toutefois remplacer le système économique qui existait avant la guerre.
Les routes de la survie
Tous les produits ne sont pas fabriqués localement. Les marchés, les cuisines et les cliniques restent dépendants des approvisionnements extérieurs, ce qui oblige chauffeurs routiers et habitants à entreprendre des trajets extrêmement dangereux.
Lorsque la ville était soumise à un siège total des FSR, les habitants se sont tournés vers d’anciens chemins traversant les zones rurales pour obtenir ce dont ils avaient besoin. Ces pistes n’apparaissent sur aucune carte, mais subsistent dans la mémoire des transporteurs, des agriculteurs et des villageois.
Les chauffeurs décrivent chaque trajet comme une succession de courtes étapes : des enfants indiquant les bifurcations, des agriculteurs ouvrant des passages à travers les champs, des habitants partageant des informations sécuritaires et signalant les déplacements des points de contrôle.
Aujourd’hui, bien que l’allègement partiel du siège par les FAS ait rendu certaines routes officielles plus accessibles, les grands commerçants et transporteurs continuent souvent de privilégier les itinéraires ruraux afin d’éviter les taxes élevées, les retards aux barrages militaires et les frappes de drones des FSR.
Ces routes rurales comportent leurs propres dangers : un pneu crevé par les épines bordant la piste, un poste de contrôle clandestin des FSR, ou encore la course contre une inflation galopante qui peut rendre l’argent sans valeur avant même le retour du chauffeur.
Pourtant, comme le résume le transporteur chevronné al-Hassan auprès de The New Humanitarian : « Quel choix avons-nous ? Nous faisons face à des menaces quotidiennes, mais si nous arrêtons, nos familles mourront de faim ».
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How Sudan’s El Obeid survives drone strikes and siege warfare
Photo : Une cuisine communautaire dans le quartier d’Al-Radeef à El Obeid, où les habitants ont enduré les frappes de drones des RSF et la guerre de siège au cours des trois années de conflit au Soudan (Abdel Fattah Makki Al-Daw/TNH).
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