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La mort de l’ayatollah et le séisme sur l’échiquier géopolitique

Ethic 02.03.2026 Rubén Amón Traduit par: Jpic-jp.org

L’affaiblissement de l’axe chiite enthousiasme en silence les gouvernements sunnites, inquiète la Russie et la Chine et place l’Occident face à un dilemme moral qui dépasse Téhéran.

La mort d’Ali Khamenei ne clôt pas une histoire, mais bouleverse l’échiquier moyen-oriental au point de nous amener à nous demander si le magnicide soude une société qui était divisée ou si, au contraire, il accélère l’agonie de la théocratie. Pendant près d’un demi-siècle, la République islamique a fait de l’hostilité envers Israël et les États-Unis le ciment de sa légitimité révolutionnaire. Il ne s’agissait pas seulement d’un régime clérical, mais aussi d’une pédagogie de la résistance, d’une identité construite contre le souvenir du shah soutenu par Washington, d’une promesse de dignité face à l’humiliation extérieure. Khamenei a incarné ce récit au point de le rendre presque indissociable de sa propre figure. Eliminer Khamenei ne signifie pas effacer son récit.

La tentation occidentale consiste à interpréter l’attaque comme une opération d’hygiène géopolitique. L’architecte d’un programme nucléaire qui avançait vers le seuil militaire tout en maintenant l’ambiguïté comme bouclier diplomatique a été neutralisé. Le cerveau d’un réseau qui finançait et armait le Hezbollah, soutenait le Hamas, encourageait les Houthi et projetait son influence en Irak et en Syrie a été frappé. Le message est sans équivoque : la persévérance iranienne dans la dissuasion nucléaire avait une limite, et cette limite a été franchie.

Mais la légitimité de cette frontière ne peut être examinée uniquement à l’aune de l’efficacité militaire. Si l’on accepte qu’un État élimine un dirigeant étranger au nom de la sécurité, le précédent cesse d’appartenir au domaine de l’exception pour s’installer dans la normalité stratégique. Et cette normalité ne discrimine pas selon les sympathies idéologiques. La cohérence éthique exige de se demander si ce principe resterait inchangé lorsque la cible ne serait pas un ayatollah honni en Occident, mais un dirigeant gênant dans un autre axe de pouvoir. Imaginons Trump. Ou Poutine. La question ne vise pas à comparer les trajectoires, mais à mesurer la portée de la règle qui s’inaugure.

L’Iran ne se trouvait pas dans un moment de force intérieure incontestable. Les protestations récentes, la répression massive, la fracture générationnelle et l’érosion économique avaient affaibli la cohésion du régime. Des milliers de morts lors d’épisodes récents ont mis en lumière la distance qui sépare la jeunesse urbaine de l’élite cléricale. Pourtant, l’agression extérieure introduit une variable qui reconfigure le paysage. Le nationalisme, même dans des sociétés profondément divisées, possède la capacité de suspendre temporairement les conflits internes lorsque la menace vient de l’extérieur. De nombreux Iraniens qui ont défié leurs gouvernants peuvent ressentir que l’ingérence américaine et israélienne ne représente pas une libération, mais une humiliation supplémentaire. La conséquence pourrait ne pas être l’implosion immédiate du système, mais son regroupement défensif.

Sur l’échiquier régional, ce mouvement prend une dimension impossible à arrêter précisément parce que la constellation chiite qui, pendant des décennies, a projeté son influence de Téhéran jusqu’à la Méditerranée traverse aujourd’hui son moment le plus délicat. La chute du régime syrien comme allié discipliné, l’affaiblissement sévère du Hamas, l’usure du Hezbollah et désormais la vulnérabilité visible du leadership iranien modifient l’équilibre confessionnel. Les gouvernements sunnites, qui n’ont jamais caché leur méfiance envers l’expansion iranienne, observent cet épisode avec un pragmatisme à peine dissimulé. Israël demeure un acteur inconfortable, mais un Iran affaibli réduit la pression stratégique qui, pendant des années, a conditionné les politiques de Riyad, du Caire ou d’Ankara. La rivalité doctrinale entre sunnites et chiites, plus que la rhétorique publique sur la Palestine, explique une grande part de ce calcul silencieux.

Israël sort renforcé. Il a démontré sa capacité de pénétration militaire et sa détermination politique. Il peut interpréter cette conjoncture comme une opportunité historique de consolider sa supériorité régionale et de redéfinir son environnement de sécurité. Il pourrait même se sentir en position de négocier avec les Palestiniens à partir d’une force inédite, si sa dynamique politique interne le permettait. Une autre question est que l’histoire du Moyen-Orient nous enseigne que chaque coup porte en lui sa réplique potentielle. Un adversaire blessé ne se résigne pas toujours : il conclut parfois que la seule garantie de survie consiste à accélérer sur la voie qu’il entendait suivre avec prudence.

Cette possibilité est particulièrement inquiétante sur le terrain nucléaire. Si l’élite iranienne conclut que la négociation n’offre pas de sécurité et que les accords peuvent être révoqués unilatéralement, la conclusion logique pourrait ne pas être la modération, mais la décision de se prémunir par la capacité de dissuasion ultime. L’opération qui prétendait freiner le programme pourrait, dans un scénario extrême, convaincre les secteurs les plus durs que l’arme nucléaire n’est pas une ambition idéologique, mais une nécessité existentielle.

Le risque d’escalade ne se limite pas à Téhéran. L’Iran conserve des instruments indirects de pression : des milices en Irak et en Syrie, la capacité d’activer le Hezbollah, l’influence sur les Houthi en mer Rouge et la menace latente sur le détroit d’Ormuz, artère essentielle du commerce énergétique. Une extension du conflit aurait des effets immédiats sur les marchés et sur la stabilité économique mondiale. La Chine et la Russie ont condamné l’offensive non par affinité religieuse, mais parce que chaque précédent d’intervention unilatérale érode l’équilibre stratégique qu’elles considèrent favorable à leurs intérêts. L’épisode pourrait devenir un nouveau point de friction entre blocs.

L’Europe, quant à elle, oscille entre condamnation rhétorique et impuissance pratique. Elle invoque le droit international et la retenue, mais sa marge de manœuvre dépend largement des décisions prises à Washington. L’autonomie stratégique européenne est mise à l’épreuve précisément au moment où elle est le plus proclamée. L’écart entre ambition et capacité apparaît de nouveau au grand jour.

La disparition de Khamenei ne garantit pas une transition linéaire vers un modèle plus modéré. Elle peut ouvrir une compétition interne entre factions cléricales et Gardiens de la révolution. Elle peut favoriser une structure plus collégiale et moins théocratique. Ou bien elle peut déboucher sur un leadership encore plus sécuritaire, déterminé à resserrer les rangs face à la menace extérieure. L’incertitude n’est pas un défaut de l’analyse : elle constitue la condition même du moment.

Célébrer l’élimination de l’ayatollah comme un dénouement sans équivoque revient à simplifier une réalité complexe. Les décisions stratégiques produisent des effets en chaîne qui coïncident rarement avec les attentes initiales. L’histoire récente offre de nombreux exemples d’interventions qui promettaient la stabilité et ont engendré des cycles prolongés d’instabilité.

Le Moyen-Orient entre dans une phase différente, marquée par un rééquilibrage confessionnel, une redéfinition des alliances et un débat implicite sur les limites de l’usage de la force. La mort de Khamenei modifie l’échiquier, mais n’élimine pas les tensions qui le soutiennent. L’architecture du pouvoir construite pendant près de cinq décennies ne disparaît pas sous l’impact d’un bombardement. Elle se transforme, se replie ou se durcit. Mais l’irresponsabilité des acteurs impliqués — Trump et Netanyahou entre autres — et le cynisme avec lequel Poutine et Xi Jinping dénoncent la férocité militaire des États-Unis laissent entendre que la cage des serpents a été grande ouverte.

Voir, La muerte del ayatolá y el temblor del tablero

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