Justice, Paix, Intégrité<br /> de la Création
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Le Burundi que je n'avais pas vu

Butembo 05.08.2026 Gian Paolo Pezzi, mccj Traduit par: Jpic-jp.org

« Notre foi n'est pas une idée, ce n'est pas une philosophie : notre foi est une histoire, l'histoire de l'action de Dieu dans notre vie. » Et encore : « Le chrétien est un homme et une femme de mémoire. » Ces paroles du pape François m'ont accompagné à de nombreuses reprises au cours des années qui ont suivi mon retour du Burundi. C'est pourquoi je me suis finalement décidé à mettre par écrit ma propre réflexion :Mémoire, mission et relecture d'une expérience à la lumière de Jean-Pierre Chrétien.

Plus d'une fois, en repensant aux huit années passées dans ce pays – ma première véritable expérience missionnaire –, j'ai entendu répéter que le passé est révolu, que l'histoire ne revient pas et qu'il ne vaut pas la peine de s'attarder sur les souvenirs. Pourtant, je n'ai jamais réussi à m'en convaincre.

On ne retourne pas vers le passé par nostalgie. On y retourne parce qu'une partie de nous-mêmes est demeurée là-bas, dans les lieux, auprès des personnes et au cœur des événements qui nous ont transformés. Tant que cette part de nous n'est pas reconnue et intégrée, elle continue silencieusement d'habiter notre présent. Relire sa propre histoire ne signifie pas se réfugier dans les souvenirs, mais mieux comprendre ce que nous sommes devenus.

Une intuition de Carl Gustav Jung m'est souvent revenue à l'esprit. En l'interprétant librement, je la formulerais ainsi : le passé cesse de nous emprisonner seulement lorsque nous avons le courage de le regarder en face. La mémoire n'est alors plus un fardeau, mais une libération. Elle ne nous enchaîne pas à ce qui a été ; elle nous rend enfin libres de construire quelque chose de nouveau.

C'est dans cet état d'esprit que, de nombreuses années plus tard, grâce à un ami, je suis tombé sur les ouvrages de Jean-Pierre Chrétien. Plus que de simples études historiques, ils ont été pour moi une sorte de retour au Burundi. En particulier Burundi. L'histoire retrouvée. Vingt-cinq ans de métier d'historien en Afrique et Explorateurs et explorés au Burundi. Une vraie-fausse rencontre (1858-1900) ont rouvert une période de ma vie que je croyais désormais apaisée.

Cette lecture n'a pas été neutre. Chaque page faisait remonter à la mémoire des visages, des paysages, des paroles entendues des milliers de fois, des épisodes apparemment insignifiants qui prenaient soudain un sens nouveau. J'ai eu l'impression que ces livres ne m'apprenaient pas seulement quelque chose sur l'histoire du Burundi, mais qu'ils m'aidaient aussi à mieux comprendre ma propre expérience missionnaire.

Je me suis aperçu, non sans un certain malaise, que nous, les étrangers, avions parcouru ce pays de long en large sans en saisir réellement la profondeur historique et culturelle. Nous avions appris la langue, parcouru les collines, partagé la vie des habitants, mais nous ignorions souvent l'univers de sens caché derrière des mots que nous prononcions chaque jour.

Les deux titres de Chrétien résument admirablement ce qui m'a manqué alors et ce que j'essaie aujourd'hui de récupérer.

L'histoire retrouvée : non pas la simple chronique des événements, mais la mémoire profonde d'un peuple, celle qui continue de vivre dans les noms, les proverbes, les silences, les paysages et jusque dans les conversations les plus ordinaires.

Explorateurs et explorés : une expression qui dépasse largement l'époque des grandes explorations européennes. Chrétien montre que la rencontre entre les étrangers et les Barundi fut à la fois authentique et incomplète : une vraie-fausse rencontre, dans laquelle chacun percevait l'autre à travers ses propres catégories culturelles.

Au fil de ma lecture, une question revenait sans cesse : n'en avait-il pas été de même pour nous, les missionnaires ?

Je ne mets pas en doute la sincérité de notre engagement. Nous étions animés par le désir de partager l'Évangile, de construire des écoles, des dispensaires, des communautés chrétiennes. Nous avons marché sous le soleil comme sous la pluie, partagé des repas modestes, célébré des fêtes et traversé des moments d’angoisse avec la population. Pourtant, aujourd'hui, je me demande si tout cela suffit à dire que nous nous sommes réellement connus. Peut-être avions-nous appris à aimer le Burundi avant même de l'avoir véritablement compris.

La nuance est subtile, mais décisive.

En relisant aujourd'hui mes années africaines, je m'aperçois que certains épisodes, vécus alors avec une certaine légèreté, contenaient déjà les questions que je ne serai capable de formuler que bien des années plus tard. De petits faits du quotidien qui, à la lumière de la mémoire et des pages de Chrétien, me parlent aujourd'hui avec une profondeur que je n'étais pas alors en mesure de percevoir.

Trois épisodes qui, aujourd'hui, prennent un autre sens

Le premier remonte à mes tout premiers mois au Burundi. Je marchais de colline en colline pour rendre visite aux malades lorsqu'un homme au sourire lumineux me salua chaleureusement. En plaisantant, je lui demandai : — Serais-tu par hasard le père d'Euphrasie ?

Il me regarda, étonné. — Oui. Comment l'as-tu deviné ?

— Vous vous ressemblez comme deux gouttes d'eau.

Euphrasie était une très belle jeune fille que je n'avais pas vue depuis longtemps. Je lui demandai alors comment elle allait. Il me répondit d'un seul mot : — Yicaye.

Littéralement, cela signifie : « Elle s'est assise. » Je ne compris pas. J'eus pourtant l'impression très nette que cette réponse avait suscité une attente soudaine parmi les personnes présentes. De nombreux regards étaient tournés vers moi. Il était évident que ce mot cachait une signification qui m'échappait. L'instinct – ou peut-être un peu de chance – me fit répondre en souriant : — Et quand se relèvera-t-elle ?

Un éclat de rire général suivit aussitôt. Je vis la surprise et la sympathie se répandre parmi les personnes présentes. — Comment Jean Paul, qui vient d'arriver, peut-il déjà savoir cela ?

Ce n'est que plus tard que j'en compris le sens. Une jeune fille qui s'était enfuie avec son amoureux avant le mariage traditionnel revenait dans la maison de son père. Ce retour était appelé kwicara, « s'asseoir » : s'arrêter, réfléchir, réintégrer l'ordre des relations familiales et engager le processus traditionnel qui conduirait au mariage.

Sans le savoir, ma question s'inscrivait parfaitement dans cette logique. « Quand se relèvera-t-elle ? » signifiait, pour ceux qui m'écoutaient : quand reprendra-t-elle sa route ? Quand viendra-t-elle à la mission pour s'inscrire au mariage chrétien ?

À l'époque, cela ne me parut qu'un épisode amusant. Aujourd'hui, j'y vois bien davantage. Je compris, sans en être encore conscient, qu'un seul mot pouvait renfermer tout un univers culturel. Derrière un terme apparemment simple se cachait une conception de la famille, de l'honneur, de la réconciliation et du mariage qu'aucun dictionnaire n'aurait jamais pu expliquer.

Ce fut probablement ma première véritable leçon d'anthropologie, reçue non pas d'un professeur, mais d'un paysan des collines du Burundi.

Un deuxième épisode se déroula quelques années plus tard, à la mission de Cibitoke. Le soir, quelques élèves de l'école d'agriculture voisine avaient pris l'habitude de venir dans mon bureau. C'était l'un des rares endroits éclairés des environs. Ils y étudiaient, bavardaient, riaient. Plus que des rencontres de catéchèse, c'étaient des moments d'amitié.

Un soir, je les entendis rire plus que d'habitude. Je leur demandai pourquoi. L'un d'eux me dit, presque avec hésitation : — Tu ne te fâcheras pas si nous te racontons quelque chose ?

— Pas du tout, répondis-je.

— Quand nous étions petits, si nous faisions des bêtises, nos mamans nous disaient : « Sois sage, sinon le Muzungu viendra te manger ! »

Un autre ajouta : — Mon père disait : « Voilà l'ogre blanc qui passe, il va t'emmener ».

Tout le monde éclata de rire. Je ris moi aussi. Puis je leur racontai que, lorsque j'étais enfant en Italie, il se passait quelque chose d'étonnamment semblable. Les rares Africains que l'on voyait alors dans nos villages devenaient, dans l'imaginaire des enfants, des personnages mystérieux dont les adultes se servaient parfois pour nous faire peur.

Pendant un instant, nous nous sommes regardés sans nous sentir ni Européens ni Africains. Nous étions simplement des enfants qui avaient eu peur des mêmes histoires. À l'époque, cela me sembla seulement un épisode amusant. Aujourd'hui, je le vois sous un tout autre jour.

Il me fait comprendre à quel point nous étions déjà entrés dans l'imaginaire collectif du peuple burundais, non seulement comme missionnaires ou comme Européens, mais comme figures symboliques. Sans même le vouloir, nous représentions quelque chose. Nous étions porteurs d'images, de peurs, d'espérances et de stéréotypes construits bien avant notre arrivée.

Il ne suffisait pas de connaître le kirundi. Il aurait fallu aussi comprendre le monde invisible à travers lequel notre présence était interprétée.

Bien des années plus tard, en lisant L'histoire retrouvée, je me suis aperçu que Jean-Pierre Chrétien décrit précisément cette profondeur cachée.

L'étranger, écrit-il, peut traverser un pays sans se rendre compte que chaque colline, chaque nom, chaque mot est porteur d'une mémoire. Il peut demeurer aveugle aux souvenirs historiques qui donnent leur profondeur au paysage.

Ces pages m'ont profondément marqué. Moi aussi, j'avais parcouru à pied des milliers de kilomètres à travers les collines du Burundi. Je connaissais les sentiers, les familles, les communautés chrétiennes. Je croyais connaître le pays.

Aujourd'hui, je me demande si je ne connaissais pas surtout le Burundi que voyaient mes yeux, et beaucoup moins celui qui habitait la mémoire des Barundi.

La différence est immense. Car on peut aimer sincèrement un peuple sans avoir encore appris à écouter jusqu'au bout son histoire.

Ce que Chrétien m'a fait découvrir

Parmi les nombreux chapitres de L'histoire retrouvée, l'un d'eux m'a obligé à remettre en question des convictions que, presque sans m'en rendre compte, j'avais moi-même héritées de la tradition missionnaire et de la culture coloniale.

Pendant de nombreuses années, il nous avait été présenté comme presque évident que les Tutsi étaient un peuple d'origine hamitique, venu du nord-est de l'Afrique, peut-être d'Éthiopie : un peuple supposé naturellement plus apte à gouverner et donc destiné à exercer des responsabilités dirigeantes. Cette théorie semblait tout expliquer et, précisément pour cette raison, elle ne finissait par n'expliquer presque rien.

L'administration coloniale en avait fait l'un des fondements de sa politique. L'Église missionnaire elle-même, malgré des intentions différentes, n'y échappa pas totalement, notamment dans la formation des premières élites et de la future hiérarchie locale.

Ce n'est que bien des années plus tard que j'ai compris combien cette lecture était fragile et combien profondes avaient été ses conséquences.

Chrétien consacre des pages particulièrement éclairantes à démonter cette construction idéologique, qu'il appelle avec justesse « l'alibi ethnique ». Les catégories de Hutu et de Tutsi, que l'histoire avait connues comme des réalités sociales dynamiques et perméables, furent progressivement figées jusqu'à devenir des identités presque raciales. Ce qui était né de rapports économiques, politiques et sociaux fut transformé en une prétendue opposition naturelle entre deux peuples différents.

Il s'agissait d'abord d'une construction culturelle avant d'être politique. Et, comme cela arrive souvent, une construction culturelle finit par produire des conséquences politiques dramatiques.

En repensant aux années vécues au Burundi, je me suis rendu compte à quel point nous étions peu préparés à saisir cette complexité. Lorsque, en 1972, le pays fut emporté par les violences que les Barundi désignaient simplement par ivyabaye — « ce qui est arrivé » — nous cherchions, nous aussi, à comprendre ce qui se passait. Mais nous le faisions avec des instruments d'interprétation souvent insuffisants.

Même le langage que nous employions trahissait, à notre insu, des catégories que nous n'avions jamais véritablement soumises à un examen critique.

En relisant aujourd'hui ces pages de Chrétien, un autre aspect me frappe tout particulièrement : sa capacité à montrer que l'histoire du Burundi ne peut être séparée de celle du Rwanda. Deux histoires intimement liées, trop souvent racontées séparément et réduites, surtout dans les médias, à une vague explication d'une « haine ethnique ». Une explication simple, peut-être rassurante, mais historiquement insuffisante.

Si L'histoire retrouvée m'a aidé à mieux comprendre le passé du Burundi, Explorateurs et explorés a touché quelque chose d'encore plus personnel.

Son sous-titre — Une vraie-fausse rencontre — m'a accompagné pendant des semaines. Une relation à la fois authentique et inachevée.

C'est une expression qui dépasse largement l'histoire des explorateurs européens du XIXᵉ siècle. Elle finit presque inévitablement par interroger aussi la manière dont nous, missionnaires, avons vécu notre relation avec le peuple qui nous avait accueillis.

Je ne mets pas en cause la sincérité de notre service. Nous avons partagé les fatigues, les peurs, les espérances et les persécutions. Nous avons appris une langue difficile. Nous avons marché pendant des heures sur les collines. Nous avons mangé la nourriture des habitants, visité les malades, célébré la foi avec des communautés souvent très pauvres, mais d'une immense dignité.

Et pourtant, la question demeure. Dans quelle mesure connaissions-nous réellement le monde intérieur des personnes que nous rencontrions ? Dans quelle mesure savions-nous comment elles nous percevaient ?

Cette question me ramène à un épisode qui, à l'époque, ne m'avait que superficiellement marqué.

À la fin de l'expérience estivale de plusieurs groupes du mouvement Africa '70, nous nous retrouvâmes dans la cathédrale de Bujumbura pour une célébration d'action de grâce.

C'étaient de jeunes Italiens pleins d'enthousiasme. Pendant plusieurs semaines, ils avaient travaillé dans les missions à construire des écoles, des dispensaires, des chapelles et des infrastructures agricoles. Ils étaient venus pour partager, aider et construire ensemble.

À la fin de la célébration, un prêtre qui accompagnait l'un des groupes me dit avec une grande simplicité : — Tu t'es rendu compte ? Ils ont remercié Dieu pour tout : pour le travail accompli, pour l'expérience vécue, pour la fraternité... mais ils n'ont jamais remercié les personnes qui les ont accueillis.

Cette remarque est restée gravée en moi. À l'époque, je ne lui ai pas accordé beaucoup d'importance. Aujourd'hui encore, elle continue de m'interroger.

Peut-être avions-nous conservé, sans nous en rendre compte, un regard dans lequel nous étions les principaux acteurs de la rencontre. C'était nous qui apportions quelque chose : l'Évangile, l'aide matérielle, les compétences, l'organisation. Nous nous demandions beaucoup moins ce que, nous, nous recevions. Et nous nous demandions moins encore ce que les autres pensaient de nous. Moi-même, je n'ai jamais su poser cette question.

Si l'évangélisation n'est pas seulement annonce, mais aussi écoute ; si elle ne consiste pas seulement à donner, mais aussi à se laisser transformer par la rencontre, alors, loin de toute rhétorique, il me semble qu'il s'agit aujourd'hui de l'une des questions les plus exigeantes.

C'est peut-être là le sens le plus profond de cette vraie-fausse rencontre dont parle Chrétien : deux mondes qui vivent côte à côte, se respectent, collaborent, s'apprécient même, mais demeurent encore, en partie, étrangers l'un à l'autre.

Ce n'est pas un reproche adressé aux missionnaires d'autrefois. Ce serait trop facile et, au fond, injuste. Je préfère m’arrêter à une constatation qui continue de résonner en moi comme une confession : J'avais appris à parler le kirundi. Je n'ai jamais appris à demander aux Barundi qui j'étais, moi, à leurs yeux.

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