La philosophe Adela Cortina (Valence, 1947) se méfie de l’éphémère, du passager, du circonstanciel. Face aux émotions, filles de l’emportement, les sentiments s’inscrivent dans la durée, se nuancent, se cultivent. Face à l’empathie, cette compréhension fugace de l’autre, elle place la compassion, qui non seulement accueille la souffrance d’autrui, mais agit pour la soulager. D’où le poids des vertus dans sa pensée : elles engagent celui qui les revendique. Son éthique repose sur la justice et sur la personne humaine, et elle défend ce qu’elle appelle le « félicitant », c’est-à-dire ce qui engendre un bonheur authentique en favorisant les relations humaines, la solidarité et l’épanouissement personnel.
La philosophie a analysé, d’une part, la nécessité de préserver l’individu et son identité et, d’autre part, l’impératif de construire et de faire vivre la communauté. Comment concilier le moi et le nous ? Quand l’un doit-il prévaloir sur l’autre ?
La meilleure proposition pour articuler le moi et le nous est le personnalisme, centré sur la réalité de la personne, qui est un individu, mais toujours en relation nécessaire avec les autres. Il n’existe pas d’individus isolés, totalement déliés les uns des autres. C’est une supercherie qui conduit à promouvoir un individualisme exacerbé, avec des conséquences désastreuses, notamment l’éloge de l’égoïsme.
Il n’existe pas davantage, par nature, de communautés étroites et myopes, incapables d’adopter un regard cosmopolite pour comprendre le monde. Nous sommes des personnes : des individus en relation, en dialogue, appartenant à différents groupes avec lesquels nous partageons des identités diverses, mais capables aussi de nous élever au niveau de l’universalité.
Il est vrai que, selon l’anthropologie évolutive et les neurosciences, notre cerveau conserve des tendances tribales parce que, tout au long du processus évolutif, nous vivions dans des groupes fermés qui renforçaient l’entraide à l’intérieur du groupe et le rejet de l’extérieur ; nous avions besoin d’un sentiment d’appartenance pour survivre. Aujourd’hui encore, cette conviction selon laquelle nous avons besoin de vivre notre appartenance à différents groupes se renforce, à travers des symboles partagés et des célébrations rituelles qui nous amènent à nous sentir membres d’une communauté.
Mais de cette nécessité est également née la tentation du tribalisme, qui peut dégénérer en polarisation lorsque des agents polarisateurs exacerbent les tensions, qu’elles soient politiques, idéologiques ou affectives. Malheureusement, c’est précisément ce qui nous arrive aujourd’hui, tant les agents de polarisation abondent : certains en ont fait leur métier, d’autres agissent spontanément.
La bonne nouvelle est qu’une tendance n’est pas un destin implacable. Elle ne conduit pas inévitablement à la construction de sociétés polarisées, saturées d’émotivité. Notre cerveau est plastique et possède également d’autres dispositions capables de bâtir une société coopérative.
Quelles leçons philosophiques devrions-nous appliquer pour restaurer une coexistence saine, affranchie de la polarisation et des affrontements permanents, afin de reconstruire les liens sociaux ?
Nous devrions nous souvenir avec Aristote que nous sommes des êtres sociaux parce que nous partageons le logos, à la fois raison et parole, qui nous permet de construire ensemble la « maison », c’est-à-dire la vie familiale, l’amitié et l’économie. Mais c’est aussi ce qui fonde la polis, la communauté politique, qui rassemble différentes familles et diverses ethnies et se distingue d’elles parce qu’elle tend naturellement vers le bien commun ; elle devrait donc s’efforcer de l’atteindre.
La vie privée comme la vie publique trouvent leur racine dans la parole, laquelle n’est pas une pure rationalité logique dépourvue d’émotions et de sentiments, mais demeure traversée par eux, par ces « raisons du cœur » évoquées par Blaise Pascal, José Ortega y Gasset et Xavier Zubiri.
Il serait également hautement souhaitable de revenir aux traditions philosophiques qui ont fait de la défense de la paix leur préoccupation essentielle, comme le montre le cas paradigmatique de Marsile de Padoue, auteur du Defensor Pacis, parmi tant d’autres. Et, en cette année 2026, il convient de rappeler avec gratitude et fierté l’arrivée de Francisco de Vitoria à Université de Salamanque en 1526.
Évoquer ici le traité Vers la paix perpétuelle d’Emmanuel Kant relève d’un devoir à la fois nécessaire et profondément assumé, avec cet impératif de la raison pratique : il ne doit pas y avoir de guerre, parce que ce n’est pas ainsi que chacun doit faire valoir son droit. Encore faut-il œuvrer pour une paix juste, qui ne se construise pas en faisant pression sur les plus faibles afin qu’ils renoncent à ce qui leur revient en justice.
La coopération constitue l’une des garanties du succès du projet commun : une action conjointe orientée vers une finalité partagée. Aujourd’hui, selon vous, quelle devrait être cette finalité commune pour laquelle nous devrions coopérer ?
Nous partageons une grande quantité d’objectifs, du moins dans les discours, et c’est déjà une bonne nouvelle. Mais il faut passer des déclarations aux réalisations concrètes. Parmi tous ces objectifs, j’en retiendrais deux, dans le prolongement d’une tradition interculturelle, mais particulièrement travaillés par la philosophie occidentale : la construction de la paix, à laquelle je me suis déjà référée, et l’éradication de la pauvreté, qui constitue le premier des Objectifs de développement durable.
Il ne s’agit pas seulement de soulager la pauvreté, mais d’y mettre fin. Au XXIe siècle, il est inadmissible que nous n’ayons pas éradiqué la pauvreté alors que les moyens existent pour y parvenir et qu’il s’agit d’un devoir pour l’humanité tout entière.
Dans Aporophobie, le rejet du pauvre, j’ai tenté de retracer l’histoire de l’attitude envers la pauvreté, passée d’une conception qui la considérait comme un mal à éliminer pour protéger la société, à une compréhension selon laquelle il est désormais une exigence incontestable de justice de donner aux pauvres les moyens de leur autonomie, afin que soit respecté le droit de tout être humain à ne pas être pauvre.
Des valeurs telles que la solidarité, l’entraide, l’écoute ou le respect, indispensables à l’harmonie sociale, peuvent-elles s’apprendre ?
C’est précisément de cette question qu’est née l’éthique : peut-on apprendre la vertu ? Si la réponse était négative, il faudrait alors poser une autre question : « À quoi sert l’éducation ? »
La finalité même de l’éducation devrait consister à aider chacun à se forger un caractère en intégrant les vertus qui conduisent au bonheur. Les Anciens les considéraient comme des « excellences » qui façonnent la personne et bénéficient à la communauté.
Je crois qu’il en est toujours ainsi : la tâche de l’éducation consiste à former des personnes excellentes, qui rivalisent avec elles-mêmes afin de développer leurs meilleures qualités et les mettent au service de la communauté pour parvenir à une coexistence juste et « félicitante ».
Vous avez parlé de la raison cordiale comme fondement éthique. Quel rôle jouent les émotions morales — comme la compassion ou l’empathie — dans la construction d’une communauté véritablement coopérative ?
En réalité, le fondement éthique, la raison pour laquelle nous devons collaborer, réside dans la valeur des personnes et de la nature. Mais cette valeur devient motrice de l’action lorsque l’agent la perçoit et se sent poussé à agir en sa faveur. C’est pourquoi la compassion joue un rôle essentiel ; c’est pourquoi je parle d’une raison cordiale, c’est-à-dire d’une raison compatissante.
L’empathie est une émotion qui nous donne la capacité de nous mettre à la place de l’autre, d’éprouver avec lui sa souffrance comme sa joie, mais elle ne nous oblige en réalité à rien. Je rappelle souvent cette phrase selon laquelle le bourreau éprouve une grande empathie envers sa victime et sait ainsi où il peut lui faire le plus de mal.
La compassion, en revanche, est également la capacité de se mettre à la place de celui qui souffre, mais elle s’accompagne d’un engagement à l’aider à surmonter cette souffrance.
Quel rôle jouent, d’une part, l’éducation et, d’autre part, les médias dans le bien-être de la communauté ?
Le mot « bien-être » ne m’enthousiasme guère. Peut-être parce qu’il existe un proverbe valencien très répandu qui dit : el que estiga bé, que no es menege — « celui qui est bien, qu’il ne bouge pas » —, et ce proverbe m’agace profondément.
D’une part, parce que je crois que les personnes doivent avoir l’audace de lutter pour le bonheur comme projet de vie et ne pas se contenter d’« aller bien ». D’autre part, parce que si nous voulons des sociétés justes, nous devrions souvent sacrifier une part de notre confort personnel ou collectif.
Quant au rôle de l’éducation dans la construction de sociétés justes — celles qui posent les bases permettant à chaque personne de mener à bien les projets de vie qu’elle a des raisons de valoriser, pour reprendre les termes de Amartya Sen —, il est crucial.
Comme le disait Emmanuel Kant : « L’être humain est ce que l’éducation fait de lui ».
Parmi les acteurs de cette mission éducative, les médias jouent, à mon sens, un rôle essentiel, même si, sauf exceptions, ils participent aujourd’hui à une forme de « dés-éducation ». Ils misent sur une morale du caméléon qui dit : « Je m’adapte à tout pourvu que cela me permette de prospérer ».
Les réseaux sociaux promettaient la communauté, mais produisent souvent la fragmentation. Quelles conditions devraient être réunies pour que la technologie favorise une coopération authentique ?
La structure même des plateformes sociales devrait être radicalement transformée. Elles sont devenues des « machines toxiques additives », pour reprendre l’expression de Ronald Deibert, parce qu’elles ne cherchent pas à créer de la communauté, mais à retenir dans leurs filets le plus grand nombre d’utilisateurs pendant le plus longtemps possible, afin d’extraire leurs données et de les transmettre à leurs véritables clients, qui ne sont pas les utilisateurs eux-mêmes, mais des entreprises privées ou des États totalitaires.
Le procédé consiste à créer une dépendance aux réseaux afin que les personnes de tous âges ne puissent plus s’en détacher, et cette stratégie fonctionne largement. D’ailleurs, des associations comme Proyecto Hombre ont déjà identifié l’addiction aux plateformes comme l’un des grands problèmes sociaux contemporains.
Comme l’explique Shoshana Zuboff, il s’agit d’un nouveau mode de production qui transforme les utilisateurs en matière première. L’impératif kantien de la fin en soi est remplacé par un impératif extractif, puisqu’il s’agit d’extraire le plus grand nombre possible de données du plus grand nombre possible d’utilisateurs, ainsi que par un impératif prédictif, les données servant ensuite à élaborer des comportements futurs. Les effets sont dévastateurs, comme chacun peut aisément le constater.
Par ailleurs, sur ces plateformes s’exprime une opinion publique soumise à ce qu’Elisabeth Noelle-Neumann appelait « la spirale du silence ». Le pouvoir de l’opinion publique dans la gouvernance des sociétés est immense, et ceux qui cherchent à l’orienter gardent toujours à l’esprit cette intuition de Alexis de Tocqueville : « Les hommes craignent davantage l’isolement que l’erreur ».
Ainsi, les individus adhèrent, tant dans leurs opinions que dans leurs choix de vie, aux récits considérés comme politiquement corrects. Les propositions précieuses mais minoritaires se retrouvent alors muselées et se dissolvent dans le silence.
J’ai largement abordé ces questions dans Éthique ou idéologie de l’intelligence artificielle ?, parce que je crois que cette dynamique rend impossibles la démocratie et l’esprit des Lumières, en empêchant les citoyens d’avoir le courage de se servir de leur propre raison.
Les ambitions impérialistes, la dégradation de la planète, l’hyperconsommation, une société dominée par l’ego… Chaque époque, disait Jorge Luis Borges, se considère pire que les précédentes. Pourtant, jamais nous n’avons eu autant conscience des grands problèmes auxquels nous faisons face, ni peut-être autant de volonté pour les résoudre. Êtes-vous optimiste quant à l’avenir ?
Ni optimiste ni pessimiste, mais tout le contraire. Le pessimisme comme l’optimisme sont des émotions passagères, qui dépendent du moment, du lieu, des circonstances. Ils sont trop fugitifs pour permettre de construire quelque chose de solide, alors que les problèmes dont nous parlons exigent des matériaux autrement plus robustes, comme l’espérance.
Cette vertu morale se cultive jour après jour, avec effort, en cherchant à élaborer des raisons d’espérer un avenir juste et, si possible, « félicitant » pour toutes les personnes, sans exclusion. Car les êtres humains possèdent une dignité, et non un simple prix.Haut du formulaire
Laisser un commentaire