Justice, Paix, Intégrité<br /> de la Création
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La guerre juste et le jihad

Butembo 15.07.2026 jpic-jp.org Traduit par: Jpic-jp.org

Le mois dernier, notre Newsletter a publié un article très stimulant de Daniele Rocchetti, intitulé « La guerre moderne sans limites », qui retraçait le long développement de la tradition de la guerre juste, notion déjà présente chez Cicéron, développée par saint Ambroise et saint Augustin, puis systématisée par saint Thomas d'Aquin. Dans le présent article, nous revenons sur ce thème en proposant quelques réflexions inspirées de l'importante étude de John Kelsay, Islam and War: A Study in Comparative Ethics.

Comme le souligne clairement Daniele Rocchetti, la théorie de la guerre juste n'est pas née pour justifier la guerre, mais bien pour la limiter. Dès ses origines, elle a cherché à soumettre le recours à la force armée à des critères moraux et juridiques rigoureux, en définissant les conditions dans lesquelles une guerre pouvait être considérée comme légitime tout en restreignant l'exercice de la violence.

Cette perspective nous invite également à nous interroger sur la manière dont la tradition islamique a abordé les questions de la guerre, du jihad et des relations entre la communauté musulmane et le reste du monde.

Parmi les études les plus autorisées sur ce sujet figure l'ouvrage de John Kelsay, Islam and War: A Study in Comparative Ethics, publié par Westminster/John Knox Press en 1993.

Rédigé au lendemain de la première guerre du Golfe, ce livre compare trois grandes traditions de réflexion éthique :

  • La conception islamique du jihad ;
  • La tradition chrétienne de la guerre juste ;
  • Les questions morales relatives à la légitimité du recours à la force.

Selon Kelsay, le jihad, tel qu'il est compris dans la tradition juridique classique de l'islam, est beaucoup plus complexe que l'idée simplificatrice occidentale de « guerre sainte ». Plutôt que de désigner uniquement un conflit armé, il représente un ensemble élaboré de raisonnements religieux, juridiques et politiques développés pendant des siècles par les juristes musulmans.

C'est pourquoi Kelsay examine le Coran, les Hadiths, les écrits des grands juristes médiévaux ainsi que les réinterprétations modernes afin de répondre à plusieurs questions fondamentales :

  • Dans quelles circonstances une guerre peut-elle être considérée comme légitime ?
  • Qui possède l'autorité nécessaire pour la déclarer ?
  • Quelles limites morales encadrent l'action militaire ?
  • Comment la religion doit-elle se situer par rapport à l'ordre international ?
  • Quelle différence existe-t-il entre le jihad offensif et le jihad défensif ?

Kelsay développera plus largement ces thèmes dans son ouvrage ultérieur, Arguing the Just War in Islam, généralement considéré comme sa contribution la plus aboutie sur cette question.

Comme il le souligne lui-même, la tradition islamique ne peut être comprise simplement à travers l'opposition entre « paix » et « guerre ». Elle constitue plutôt une manière spécifique de réfléchir au juste recours à la force à travers les catégories du fiqh, c'est-à-dire de la jurisprudence islamique.

La conception classique islamique de l'ordre international

Le passage suivant (pp. 61-62) est particulièrement significatif et mérite d'être reproduit ici en sa traduction intégrale.

« Il faut rappeler que les savants sunnites divisaient le monde entre le dar al-islam, territoire où les normes islamiques bénéficiaient d'une reconnaissance officielle, et le dar al-harb, territoire où prévalaient la tendance volontaire de l'être humain à l'insouciance (jahiliyya) et l'ignorance de Dieu. Ce dernier constituait, par définition, le domaine de la guerre, du désordre et de l'injustice. Même lorsque ces caractéristiques étaient atténuées, comme dans le cas d'un empire ou d'un État chrétien, subsistait toujours le danger de l'égarement. Dès lors, le territoire de l'islam — en réalité le monde entier — ne pouvait être véritablement sûr que lorsque l'hégémonie islamique serait reconnue partout. Assurer cette hégémonie constituait le but du jihad, c'est-à-dire de la « lutte dans la voie de Dieu ». Selon les théoriciens sunnites, la guerre ou le jihad mené par les armes est justifié lorsqu'un peuple résiste ou s'oppose aux objectifs légitimes de l'islam.

Dans les circonstances « normales », cette résistance se manifeste par le refus de reconnaître l'hégémonie islamique. Suivant l'exemple du Prophète, les musulmans doivent inviter leurs adversaires soit à embrasser l'islam, soit à se soumettre à l'autorité islamique en acquittant un tribut. L'acceptation de cette invitation manifeste la volonté de vivre sous les normes de l'islam. Mais si aucune de ces deux propositions n'est acceptée, l'état de guerre devient effectif.

Ainsi, à la question : « Contre qui la guerre est-elle menée ? », il faut répondre : contre les peuples qui refusent de se soumettre ; contre les habitants du territoire de guerre, individuellement comme collectivement. Ayant refusé de reconnaître l'islam, ils deviennent les « gens de la guerre » (ahl al-harb).

La seule exception concerne ceux qui résident dans le territoire de guerre tout en étant eux-mêmes musulmans — par exemple des commerçants voyageant parmi les « gens de la guerre ». Ceux-ci ne sont pas considérés comme des cibles légitimes d'attaques directes, même s'ils peuvent être atteints indirectement ».

Comprendre le contexte historique

Ce passage offre un résumé particulièrement clair de l'ordre international tel qu'il était conçu par la jurisprudence sunnite classique.

Il est important de rappeler que Kelsay ne présente pas cette doctrine comme la seule interprétation possible de l'islam, ni comme la position des musulmans contemporains. Il décrit plutôt la manière dont les principaux juristes sunnites, entre le VIIIᵉ et le XIIᵉ siècle, ont élaboré une théorie des relations internationales fondée sur la distinction entre le Dar al-Islam, territoire placé sous souveraineté islamique, et le Dar al-Harb, territoire n'ayant pas encore reconnu cette souveraineté.

À côté de ces deux catégories principales, la jurisprudence islamique classique a également développé des notions intermédiaires telles que le Dar al-'Ahd (« Demeure du Pacte ») et le Dar al-Sulh (« Demeure de la Paix »), désignant les territoires liés à la communauté musulmane par des traités ou des accords de paix. Leur existence montre que la pensée juridique islamique classique était sensiblement plus nuancée qu'une simple division binaire du monde.

Kelsay insiste à plusieurs reprises sur le fait que le droit islamique constitue une tradition argumentative. Ses interprétations ont évolué au fil du temps et ont constamment été discutées, affinées et réinterprétées par des générations successives de savants musulmans.

La mission universelle de l'islam

À l'instar du christianisme, l'islam est né avec une vocation universelle. Le Coran présente la mission du Prophète Muhammad comme s'adressant à l'ensemble de l'humanité et non au seul peuple arabe.

Pour les juristes musulmans classiques, cette vocation universelle avait d'importantes implications religieuses et politiques. Elle signifiait que :

  • L'islam constituait la révélation définitive de Dieu ;
  • La société idéale était celle qui était régie par la charia (Sharî'ah) ;
  • En principe, l'ordre politique du monde devait, à terme, reconnaître la souveraineté de l'islam.

C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre la distinction — élaborée par la jurisprudence islamique médiévale plutôt qu'explicitement formulée dans le Coran — entre le Dar al-Islam (« Demeure de l'islam ») et le Dar al-Harb (« Demeure de la guerre »). Cette distinction ne décrivait pas simplement une situation militaire ; elle exprimait une vision globale du monde dans laquelle religion, droit et autorité politique étaient étroitement liés.

Comme l'explique Kelsay, ces catégories sont des constructions juridiques élaborées durant les premiers siècles de l'islam afin de réglementer les relations entre la communauté musulmane et les entités politiques qui ne reconnaissaient pas l'autorité islamique.

Les options proposées aux peuples non musulmans

Dans ce contexte, un schéma juridique fréquemment rencontré dans la littérature des juristes médiévaux devient plus facile à comprendre. Avant tout recours aux armes, trois possibilités étaient généralement offertes :

  • La conversion à l’islam ;
  • La soumission politique à l'autorité musulmane par le paiement de la jizya, l'impôt de capitation habituellement exigé des « Gens du Livre – Juifs et Chrétiens » ;
  • Le conflit armé.

Là encore, toutefois, Kelsay invite à la prudence historique.

La pratique concrète variait considérablement selon les époques et les contextes politiques. Les décisions étaient souvent influencées autant par des considérations diplomatiques et administratives que par les modèles théoriques élaborés par les juristes.

L'écart entre la théorie juridique et la pratique politique fut souvent important.

Le jihad comme institution juridique et politique

L'une des contributions les plus importantes de l'ouvrage de Kelsay est son insistance sur le fait que le jihad classique ne doit pas être compris avant tout comme une impulsion émotionnelle ou purement religieuse. Il fonctionnait plutôt comme une institution juridique et politique au sein de la jurisprudence islamique.

Pour les grands juristes médiévaux, le jihad armé relevait des responsabilités légitimes de l'autorité politique. Par conséquent :

  • Il devait être proclamé par un dirigeant reconnu ;
  • Il était régi par des règles juridiques précises ;
  • Il imposait des limites au recours à la force ;
  • Il distinguait les combattants des non-combattants ;
  • Il n'autorisait pas la violence indiscriminée.

Sous cet aspect, soutient Kelsay, le droit islamique classique a élaboré sa propre réflexion éthique sur l'usage de la force.

Son point de départ différait toutefois sensiblement de celui de la tradition chrétienne de la guerre juste.

Alors que la théorie chrétienne de la guerre juste cherchait principalement à déterminer les conditions morales dans lesquelles le recours à la force pouvait être légitimé, la jurisprudence islamique classique situait généralement la guerre dans le cadre plus large de la mission universelle de l'islam et de l'organisation de la société politique conformément à la loi divine.

C'est précisément cette différence de présupposés fondamentaux qui rend la comparaison entre les deux traditions particulièrement éclairante.

De la jurisprudence médiévale au droit international moderne

La doctrine classique élaborée entre le VIIIᵉ et le XIIᵉ siècle n'est pas demeurée immuable.

À partir du XIXᵉ siècle — et plus encore après l'effondrement de l'Empire ottoman et l'émergence de l'État-nation moderne — de nombreux penseurs musulmans ont proposé une profonde réinterprétation des catégories juridiques traditionnelles.

Un nombre considérable d'entre eux soutiennent aujourd'hui que :

  • La distinction entre Dar al-Islam et Dar al-Harb ne correspond plus aux réalités politiques contemporaines ;
  • Le droit international moderne a profondément transformé le contexte juridique dans lequel ces catégories avaient vu le jour ;
  • Le jihad armé n'est légitime qu'en cas de légitime défense ;
  • La diffusion de l'islam doit s'accomplir par la prédication, le dialogue et le témoignage personnel plutôt que par la conquête militaire.

Selon ces auteurs, l'ordre international contemporain, fondé sur la reconnaissance mutuelle des États souverains, a rendu le cadre juridique médiéval historiquement caduc.

Un débat toujours ouvert

Ces réinterprétations n'ont cependant nullement mis fin au débat.

À côté des approches réformistes subsistent des mouvements et des penseurs qui continuent de s'inspirer d'éléments de la tradition juridique classique, allant parfois jusqu'à reconnaître une autorité normative renouvelée aux doctrines médiévales.

C'est pourquoi il serait trompeur de parler de « la position de l'islam » sur le jihad ou sur la guerre comme s'il existait une doctrine unique universellement admise.

La pensée islamique contemporaine couvre au contraire un vaste éventail de positions. Certains auteurs soulignent le caractère historique de la jurisprudence médiévale et plaident pour sa réinterprétation à la lumière des réalités actuelles ; d'autres continuent de considérer que des aspects importants de cette tradition conservent une valeur normative permanente.

Par conséquent, les relations entre l'islam, le jihad et la guerre demeurent aujourd'hui l'un des sujets les plus débattus, tant au sein du monde musulman que parmi les chercheurs occidentaux spécialisés en religion, en éthique et en droit international.

Conclusion

L'œuvre de John Kelsay constitue une contribution majeure à l'étude de l'islam et de la guerre, car elle évite aussi bien les simplifications apologétiques que les généralisations polémiques. Son analyse montre que la notion de jihad a connu un long processus d'élaboration religieuse, juridique et politique et que la tradition islamique, tout autant que la tradition chrétienne, a développé une réflexion éthique sophistiquée sur le recours à la force.

Comprendre cette évolution historique ne signifie pas identifier l'islam contemporain aux formulations des juristes médiévaux. Cela permet plutôt de mieux saisir l'origine de concepts et de catégories juridiques qui continuent, sous des formes diverses, d'influencer les débats actuels au sein du monde musulman ainsi que le langage employé par certains mouvements islamistes.

À l'instar du christianisme, l'islam n'a jamais parlé d'une seule voix sur les rapports entre religion, autorité politique et guerre. Tout au long de son histoire, différentes écoles de pensée ont interprété ces questions de manières diverses. Réduire une tradition religieuse vieille de plus de quatorze siècles à une doctrine unique serait donc historiquement inexact.

En même temps, la comparaison entre la tradition chrétienne de la guerre juste et la doctrine classique islamique du jihad met en évidence une différence importante dans leurs fondements éthiques respectifs.

La doctrine chrétienne de la guerre juste, progressivement élaborée à partir de saint Augustin, formulée de manière classique par saint Thomas d'Aquin, puis enrichie par la théologie morale et le droit international, a cherché avant tout à limiter le recours à la force armée en le soumettant à des critères moraux toujours plus exigeants.

La jurisprudence islamique classique a, elle aussi, imposé des limites juridiques et éthiques à la conduite de la guerre. Toutefois, elle a généralement situé le jihad armé dans une vision théologique plus large, où l'extension de l'autorité politique de l'islam faisait partie de la mission universelle confiée à la communauté musulmane.

C'est précisément cette différence de principes fondamentaux qui constitue l'un des enseignements les plus importants mis en lumière par Kelsay. Au chapitre III de Islam and War, consacré à la question du jus ad bellum, il écrit : « Il paraîtra sans doute étrange aux théoriciens de la guerre juste que l'islam soutienne que la religion constitue, en réalité, la seule cause juste pouvant justifier une action militaire. Pourtant, je crois que les penseurs de la guerre juste constateront que le raisonnement islamique sur ce point entretient des liens importants avec l'expérience historique ».

Il rappelle ensuite un passage coranique (Coran 2,216) qui a joué un rôle majeur dans la compréhension islamique de la guerre : « Le combat vous est prescrit, même quand il vous répugne. Or il se peut que vous éprouviez de l'aversion pour une chose qui est un bien pour vous, et que vous aimiez une chose alors qu'elle est un mal pour vous. Dieu sait, tandis que vous, vous ne savez pas ».

Ces textes illustrent la manière dont, dans la pensée islamique classique, le recours à la force armée s'inscrivait dans une vision théologique de l'histoire et de la mission universelle de l'islam, plutôt que de reposer principalement sur le droit naturel ou sur la défense du bien commun, comme ce fut progressivement le cas dans la tradition chrétienne de la guerre juste.

Cette comparaison soulève également une question historique plus large.

Le développement systématique de la doctrine chrétienne de la guerre juste est antérieur à une grande partie de la réflexion juridique élaborée par les juristes musulmans médiévaux. Il est donc légitime de se demander si, parallèlement à l'influence bien connue de la philosophie grecque — en particulier de la pensée d'Aristote transmise par les savants arabes — il n'a pas également existé des points de contact ou des influences indirectes entre les réflexions chrétiennes et islamiques sur les dimensions juridiques et éthiques de la guerre.

Cette question demeure ouverte et appelle de nouvelles recherches comparatives.

Plus généralement, la comparaison entre la doctrine chrétienne de la guerre juste et la doctrine classique islamique du jihad montre que les deux traditions ont cherché à réglementer l'usage de la force par des principes moraux et juridiques, tout en partant de présupposés théologiques et juridiques profondément différents.

La reconnaissance de ces différences ne devrait pas nourrir une confrontation idéologique. Elle devrait au contraire favoriser une compréhension historique plus rigoureuse des deux traditions et contribuer à un dialogue plus éclairé, plus serein et plus équilibré entre chrétiens et musulmans.

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