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La Russie à l’approche d’un tournant politique

Carnegie Politika 27.07.2026 Tatiana Stanovaya* Traduit par: Jpic-jp.org

Deux tendances divergentes — la vision intransigeante de Poutine sur la conduite de la guerre en Ukraine et une volonté croissante de changement en Russie — pourraient finir par faire éclater le régime.

La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine entre dans une nouvelle phase. Cela ne signifie pas que la situation va changer du jour au lendemain, mais les risques d’escalade et d’extension du conflit sont de plus en plus importants.

Le changement le plus significatif intervenu récemment concerne la position politique intérieure du président russe Vladimir Poutine. Les espoirs de voir Poutine faire des concessions face à l’accumulation des difficultés se sont révélés infondés. La situation ressemble désormais de plus en plus à celle d’un boulon grippé : exercer davantage de force ne permettra pas au mécanisme de fonctionner, mais ne fera qu’accroître les tensions sur l’ensemble de la structure. Autrement dit, les pressions intérieures ne feront pas changer Poutine d’avis ; elles ne font qu’accroître le risque de voir apparaître des fissures dans l’ensemble du système.

L’une des fissures apparues récemment — sans doute la plus profonde depuis de nombreuses années — est l’interview accordée par le milliardaire Andrey Melnichenko à The Economist, ainsi que l’essai qui l’accompagnait. Pour la première fois depuis l’arrestation de l’oligarque pétrolier Mikhaïl Khodorkovski en 2003, un représentant du monde des affaires russe a exposé publiquement une vision politique de l’avenir de la Russie — et celle-ci n’incluait ni la guerre, ni l’hostilité envers l’Occident, ni l’autoritarisme. Melnichenko l’a fait de la manière la plus dangereuse qui soit pour le régime : avec l’approbation de Poutine.

Melnichenko semble être parvenu à se présenter au Kremlin non pas comme un adversaire du système, mais comme quelqu’un capable de contribuer à la réalisation de ses objectifs. Le dirigeant russe avait été informé à l’avance du contenu des articles publiés dans The Economist, mais il semble en avoir sous-estimé l’importance.

À certains égards, la situation actuelle rappelle celle qui précédait la mutinerie de 2023 menée par Evgueni Prigojine. Le chef de Wagner était bien connu de Poutine et avait agi dans l’intérêt du président. Mais Poutine a, à plusieurs reprises, ignoré la colère croissante au sein de Wagner — jusqu’à ce qu’elle finisse par se transformer en rébellion.

Aujourd’hui, l’attitude dédaigneuse de Poutine à l’égard des grandes entreprises semble l’avoir conduit à considérer les activités de Melnichenko comme marginales et largement sans rapport avec la confrontation géopolitique que la Russie mène actuellement avec l’Occident. Pourtant, l’interview et l’essai de Melnichenko dans The Economist — comme d’autres événements survenus cette année — sont le symptôme de bouleversements tectoniques à l’intérieur de la Russie : les élites commencent à comprendre que le chat n’attrape plus les souris.

Pour la classe dirigeante russe, le principal problème n’est pas que la guerre en Ukraine dure depuis quatre ans et demi, mais l’écart entre le coût humain et économique des combats et les objectifs poursuivis par le Kremlin. Il est difficile de trouver, parmi les élites, quelqu’un qui pense qu’il sera possible de faire de l’Ukraine un pays « ami » — ou même que parvenir à un tel résultat soit nécessaire. Jusqu’à récemment, les discussions portaient principalement sur la manière de tirer les bénéfices de la guerre — territoires conquis, neutralité imposée à Kyiv ou limitations de la taille de l’armée ukrainienne. Désormais, l’attention se déplace vers la réduction des dommages colossaux infligés au pays dans la poursuite d’une quelconque apparence de victoire.

Si les élites étaient auparavant convaincues que la Russie ne pouvait pas être vaincue par l’Ukraine et qu’elle serait capable de poursuivre le combat pendant longtemps, ne serait-ce que par inertie, elles sont désormais de plus en plus alarmées par l’incapacité du système à faire face à l’accumulation des problèmes. Le problème fondamental tient au sentiment que les dirigeants russes ont perdu le contact avec la réalité : l’obsession de Poutine de soumettre l’Ukraine a considérablement compliqué la capacité à gouverner efficacement le pays.

Cette dynamique est de plus en plus perceptible parmi les bureaucrates russes, les forces de sécurité — qui y voient une sorte de blanc-seing pour agir en toute impunité — et le monde des affaires. La foi aveugle de Poutine dans le patriotisme des élites et dans la patience du peuple russe l’a conduit à gouverner le pays comme s’il était entièrement mobilisé pour la guerre. Pourtant, les institutions de l’État continuent de fonctionner comme si l’on était en temps de paix et les élites dirigeantes ne s’ont pas totalement résignées au silence.

Il en résulte deux tendances divergentes qui traversent aujourd’hui la Russie et pourraient, à terme, faire éclater le régime. La première est la vision que Poutine a de la guerre : l’escalade engendre l’escalade, les forces de sécurité élargissent leur champ d’action, le gouvernement adapte son fonctionnement aux exigences de la guerre et des ressources toujours plus rares sont détournées vers l’effort militaire. Cette logique suppose que le régime s’engagera par défaut sur la voie de la radicalisation, de l’accroissement des exigences et d’une volonté d’élargir la portée géographique du conflit.

La seconde tendance est une demande croissante de changement : une évaluation plus réaliste des capacités géopolitiques de la Russie, une prise de décision intérieure plus compétente et des objectifs de guerre plus réalistes. Il est difficile de prévoir exactement comment cette demande évoluera, mais certains signes montrent qu’elle est même partagée par des acteurs favorables au Kremlin. C’est précisément ce qui rend ce sentiment dangereux pour le régime : il n’est ni hostile à la guerre ni hostile à Poutine.

Sans une impulsion sérieuse en faveur de l’ouverture de véritables négociations de paix, ces deux tendances vont être de plus en plus confrontées l’une à l’autre. Et toutes deux seront accélérées par la poursuite du statu quo : une guerre d’usure sans avancée tangible, de nouvelles sanctions occidentales, le manque de ressources financières pour le développement et l’intrusion d’initiatives gouvernementales absurdes dans la vie quotidienne. Rien de tout cela ne rendra un cessez-le-feu en Ukraine plus probable. Au contraire, sans changement politique intérieur en Russie — ce qui semble être une perspective lointaine — les combats sont appelés à se poursuivre pendant des années et les négociations de paix sont vouées à l’échec.

Nous sommes certes susceptibles d’assister à des tentatives de changement à l’intérieur de la Russie, mais celles-ci risquent de se briser sur de nouvelles vagues de répression et sur un durcissement supplémentaire du régime. Beaucoup dépendra de l’Occident, dont le spectre d’un « Occident hostile » est utilisé par les faucons du régime pour plaider en faveur de l’escalade.

Pour l’instant, le régime ne fait pas face à une implosion imminente. Il se trouve seulement à l’approche d’un tournant politique. Empruntera-t-il la voie de l’escalade et de la radicalisation, ou celle qui conduira à un processus de restructuration interne et à un monde post-Poutine ?

Voir : Russia Is Approaching a Political Crossroads

* Tatiana Stanovaya, chercheuse principale au Carnegie Russia Eurasia Center.

Photo. © Getty

 

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