Sous le parapluie de la défense américaine, l’Europe a pu construire « le meilleur projet collectif de l’humanité de la seconde moitié du XXe siècle », fondé sur la paix, la prospérité et la régulation. Désormais, « nous ne pouvons pas ignorer les équations de pouvoir ». Entretien de Carmen Gómez-Cotta et Pablo Blázquez avec Ana Palacio, ancienne ministre espagnole des Affaires étrangères.
Récemment s’est tenu un sommet entre les États-Unis et la Chine, une rencontre qui n’avait pas eu lieu depuis 2017 et qui a réuni les dirigeants des deux puissances qui se disputent le leadership international. À votre avis, quelles sont les principales conclusions de ce sommet ?
Très peu de temps après la fin de la rencontre entre les deux dirigeants, la Chine a publié son readout — le résumé officiel publié par chaque partie —, ce qui est exceptionnel, car normalement le communiqué américain paraît en premier. La Chine a très clairement montré ce qu’était ce sommet. Le communiqué commence par une référence au « piège de Thucydide » [tension entre puissance établie et nation émergente, Athènes et Sparte dans l'antiquité, Usa et Chine aujourd'hui], pouvant entraîner un conflit majeur non contrôlé— personnellement, je trouve cette métaphore très surestimée —, qui représente l’état d’esprit de l’opinion publique cultivée. La première conclusion est que la Chine contredit tout ce qu’elle disait jusqu’ici sur le fait de ne pas entrer dans une compétition. C’est aussi une porte d’entrée vers le cœur de ce communiqué : Taïwan. La Chine place la stabilité stratégique au centre. En réalité, ce qu’elle fait, c’est mettre sur les États-Unis la charge de la preuve et leur demander de répondre à ce défi stratégique.
Puis, beaucoup plus tard, est sorti un communiqué des États-Unis, qui racontait une rencontre très différente : une liste allant du fentanyl à l’offre de leur vendre des combustibles fossiles, en passant par Ormuz. La seule mention d’Ormuz dans le communiqué chinois est une référence au fait que l’Iran a été évoqué.
Précisément, l’un des points à l’ordre du jour de ce sommet sino-américain était de demander la coopération de la Chine pour débloquer le détroit d’Ormuz. Ce que Trump pensait être une opération rapide et couronnée de succès dure maintenant depuis plus de trois mois, sans aucun signe de fin. Vous connaissez bien cette partie du monde. Comment en sommes-nous arrivés à cette situation et, surtout, comment peut-on en sortir ?
La poudrière du Moyen-Orient n’est pas née aujourd’hui ni hier, pas plus qu’elle n’a été provoquée par l’attentat terroriste d’octobre 2023. Cette région est une zone de plaques tectoniques géopolitiques qui sont en friction permanente. Nous sommes dans une situation d’une extraordinaire volatilité. La fermeture d’Ormuz peut mettre à mal l’un des piliers du système des échanges : la liberté des mers.
Cela signifie-t-il que le droit à la navigation est menacé ?
Bien sûr. Lors de cette rencontre, les États-Unis ont mis cette question sur la table. De plus, les deux pays affirment que l’Iran ne peut pas posséder la bombe atomique. Cela montre que la grande préoccupation des États-Unis est la question nucléaire. Si l’Iran entre ouvertement dans la liste des pays nucléaires, tous les équilibres sont rompus, car l’Arabie saoudite et la Turquie suivront. Il faut garder à l’esprit que le Pakistan et l’Inde sont déjà des puissances nucléaires. J’ai participé à ce que les Américains appellent la Track II Diplomacy concernant le JCPOA [le Plan d’action global commun, selon son sigle anglais], qui était l’accord sur le nucléaire militaire iranien et dans lequel on a fait ce que permettait la capacité de négociation du moment : repousser le problème dans le futur. Cela donnait un temps de répit, avec l’idée de rechercher une solution plus durable.
Ces derniers mois, nous avons vu l’Espagne se rapprocher de la Chine face à la montée incontestable de la puissance asiatique. Quelle doit être la position de l’Europe ?
Dans l’Union européenne — et l’Espagne fait partie de l’Union européenne —, on prend conscience de la dépendance dans toutes les technologies de transition. Face à cela, nous ne pouvons pas encore dire que l’Europe ait établi une politique industrielle ; nous y travaillons. L’Europe est consciente qu’elle a besoin d’une politique industrielle qui tienne compte de cette dépendance. L’Espagne donne l’image de mener son propre jeu de rapprochement avec Pékin afin de devenir une plateforme chinoise au sein de l’Union européenne. L’intérêt de l’Espagne n’est pas d’agir à l’encontre de la position de l’Union européenne, mais, en même temps, l’Espagne a ses propres intérêts. Comment équilibrer les deux ? La question peut être discutée, mais clairement, l’intérêt de l’Espagne n’est pas de s’éloigner d’une politique commune et encore moins de devenir le fer de lance de la critique des États-Unis.
L’administration Trump remet en cause et retire sa participation de plusieurs organisations et agences internationales, un vide que la Chine sait habilement combler. Cela doit-il nous inquiéter — n’oublions pas que la Chine est un pays communiste — ou devons-nous l’accepter et chercher à en tirer le meilleur parti possible ?
C’est là que se jouent les intérêts de l’Occident. Il s’agit de l’ordre international tel qu’il s’est construit après la Seconde Guerre mondiale, fondé sur des principes et des valeurs qui définissent l’Occident. Je renvoie toujours mes étudiants à la Charte de l’Atlantique, parce qu’on y trouve la vision de ce monde qui s’est ensuite concrétisée dans l’architecture multilatérale construite à partir d’un paradigme et de valeurs d’inspiration très clairs : l’objectif est la paix, que l’on atteint par la prospérité, elle-même obtenue grâce à des échanges réglementés. C’est l’origine de cette mondialisation, qui est protégée par cette structure multilatérale.
La Chine joue très intelligemment, en occupant les espaces de soft power laissés vacants par les États-Unis. Et elle le fait à partir d’une conception du monde qui n’est pas occidentale. Là où nous disons liberté, le confucianisme dit sécurité et harmonie ; là où nous disons individu, le confucianisme dit groupe et famille. Nous centrons la politique sur l’individu, tandis que la culture chinoise la centre sur le groupe. L’Europe navigue comme elle peut dans ces eaux turbulentes.
Cela dit, il est clair que ce que nous avons réalisé est le meilleur projet collectif de l’humanité de la seconde moitié du XXe siècle. Mais nous devons reconnaître que nous avons pu le faire parce que nous avions le parapluie de sécurité des États-Unis et que, d’une certaine manière, celui-ci nous a permis de nous concentrer sur nos affaires intérieures. Une fois ce parapluie retiré, il devient évident que notre capacité à préserver et à réformer cet ensemble institutionnel est limitée. L’Europe est habituée à affronter les grands défis par la réglementation, et cela était possible auparavant ; désormais, nous ne pouvons pas ignorer les équations de pouvoir.
Du point de vue du droit international, quelle appréciation portez-vous sur ce qui s’est passé à Gaza depuis l’attaque du 7 octobre et la réponse d’Israël ?
Le droit international n’est plus ce qu’il était non plus, car il n’est pas conçu pour des adversaires comme le Hamas — des adversaires non étatiques qui ne respectent même pas les règles les plus élémentaires -. Le droit international exige le respect de certaines règles fondamentales. La période de la guerre froide est un bon exemple de la manière dont ni les États-Unis ni l’Union soviétique ne transgressaient cette prémisse. Israël, le Hamas et l’Iran l’ont transgressée. Comment arbitrer cette situation ? C’est la grande question qui se pose à nous. Ce qui est clair, à mon avis, c’est que le droit humanitaire n’a pas été correctement appliqué, mais ce n’est qu’un domaine du droit international.
Les derniers événements en Iran ont-ils détourné l’attention de Gaza et de l’Ukraine ?
C’est vrai, mais le conflit le plus violent, dramatique et inhumain est probablement celui du Soudan. Qui parle du Soudan ? Personne. Nous nous préoccupons des choses lorsqu’elles apparaissent dans les médias. Et le Soudan ? Personne ne s’intéresse au Soudan ; c’est une guerre dans laquelle les personnes impliquées ne suscitent pas autant de sensationnalisme médiatique. L’Ukraine, c’est autre chose. Elle est directement existentielle pour nous. Et nous sommes dans une situation compliquée. Parce que — en tant qu’États et institutions — nous sommes engagés alors que — en tant que sociétés européennes — nous ne partageons pas la même analyse des risques et des menaces.
Jusqu’à quand l’Europe pourra-t-elle contenir ou résister à l’attaque de la Russie ?
Cela dépend de la manière dont nous prenons les choses. L’Europe dispose de suffisamment d’atouts pour se battre et tenir tête, mais elle doit le faire. Elle commence à se réveiller ; maintenant, elle doit sortir du lit, s’équiper et se mettre au travail.
L’un des grands sujets est la création d’une armée européenne. Qu’en pensez-vous ?
Mettre l’accent sur une armée européenne, c’est faire diversion, détourner l’attention. C’est une idée dont on parle depuis les années 1950. La redécouvrir maintenant, c’est ne pas regarder où se situe le problème. Nous avons 27 armées. Une comparaison simple, faite par l’un des grands experts de la défense, un général espagnol que je respecte et auprès duquel j’apprends : c’est comme si l’Europe avait 27 voitures et qu’elle devait maintenant se mettre d’accord pour avoir un autobus. La première chose serait de savoir quel sera le trajet de cet autobus, car moi, avec ma voiture, je veux aller au Sahel et l’autre veut aller dans l’Arctique.
En outre, ces 27 voitures datent des années 1990 et ont été très peu utilisées ; il faut donc voir si elles fonctionnent. Les armées apprennent avec les guerres. Dans l’Antiquité, l’évolution technologique était très lente ; aujourd’hui, elle avance à une vitesse vertigineuse. À l’heure actuelle, nous avons des armées qui ne se sont pas affrontées et la technologie a complètement changé.
Que doit donc faire l’Europe ? Nous n’avons plus le parapluie des États-Unis.
La première chose est de parler à nos opinions publiques et de leur dire la réalité : l’Europe a perdu ce parapluie. L’Europe est entourée d’insécurité. Et nous avons un voisin qui a déjà démontré sa capacité de déstabilisation. Nous devons investir dans la défense, ce qui implique des arbitrages, car l’argent n’est pas illimité. Une fois qu’on ne peut plus dissimuler les investissements dans la défense sous une autre ligne budgétaire, on passe à la deuxième étape : moderniser nos armées avec les technologies d’aujourd’hui. Nous pouvons le faire en commun, mais auparavant nous devons développer une infrastructure industrielle. Aujourd’hui, dans le domaine de la défense, nous dépendons de l’extérieur ; nous n’avons ni autonomie ni souveraineté technologique.
Serait-il plus logique de renforcer l’OTAN ?
Bien sûr. Lorsqu’on parle d’une armée européenne, l’OTAN constitue implicitement le contrepoint. L’OTAN est incontournable ; l’Europe ne peut pas se passer de ce qu’elle nous apporte. Autrement dit, l’Europe ne peut pas volontairement se passer des États-Unis. Ce n’est pas dans son intérêt. Nous n’en avons pas la capacité actuellement. Je considère que parler aujourd’hui de l’armée européenne détourne l’attention de ce qui doit être au centre : premièrement, prendre conscience des menaces et, deuxièmement, investir dans l’industrie de défense selon un critère clair. Et c’est l’Armée qui doit dire ce dont nous avons besoin, et non la Commission européenne.
La première chose que l’Europe doit faire, c’est de s’unir et prendre conscience des sacrifices qu’il faudra consentir pour assurer cette défense, ainsi que de ce que nous risquons en ne le faisant pas. C’est pourquoi nous avons besoin d’une politique industrielle qui réponde aux besoins des armées réelles et qui comprenne ce qu’est l’Europe.
La guerre en Ukraine a mis en évidence les limites du Green Deal et la nécessité d’une autonomie stratégique. L’Europe peut-elle garantir la décarbonation énergétique ?
Le langage de l’énergie n’a pas changé avec la Russie ; il a changé maintenant avec Ormuz. Nous avons pris conscience de quelque chose qui aurait dû être évident avant même le Green Deal : en matière d’énergie, la première priorité est la sécurité de l’approvisionnement. En Europe, nous avons considéré deux choses comme allant de soi : le fameux parapluie américain en matière de défense et l’idée que le marché allait garantir la sécurité de l’approvisionnement et son caractère abordable.
Avec le Green Deal, l’Europe s’est concentrée sur l’environnement et s’est engagée à fond dans les objectifs climatiques. Le traité établit que le mix énergétique — c’est-à-dire, en dernière instance, la sécurité de l’approvisionnement — relève exclusivement de la compétence des États membres, tandis que la durabilité et l’environnement relèvent de la compétence de l’Union européenne. La première Commission von der Leyen a commencé à intervenir sur le mix énergétique afin de le rendre plus vert. Jusqu’à ce que la question de la sécurité s’impose. Maintenant, nous avons changé de perspective et l’environnement passe au second plan. La priorité est l’autonomie, la souveraineté et l’électrification.
Mais une partie de l’économie ne peut pas être électrifiée ; nous allons donc devoir continuer à compter sur les molécules — pour le moment, le pétrole et le gaz — qui représentent 80 % de la consommation énergétique mondiale et qu’il faudra décarboner. La transition est une réalité, mais ce sera un processus lent, inégal et, d’une certaine manière, désordonné.
Pourra-t-on ainsi atteindre les objectifs climatiques de décarbonation de Paris ?
L’objectif « Fit for 55 » [réduire les émissions nettes de gaz à effet de serre d’au moins 55 % d’ici 2030 par rapport aux niveaux de 1990 et parvenir à la neutralité climatique d’ici 2050] me paraît difficile à atteindre. Le problème de l’Europe est qu’avec des règlements, nous ne parvenons pas à changer le monde, alors qu’il peut en résulter un effet préjudiciable pour nos entreprises. Cela dépendra des accords auxquels nous parviendrons avec les uns et les autres, des progrès technologiques et de l’autosuffisance en terres rares.
Certaines compagnies énergétiques européennes misent sur l’exploration et l’exploitation de gisements de pétrole et de gaz dans des régions autres que le Golfe, en raison de l’instabilité de cette région. Je pense notamment aux projets en cours en Amérique latine, sur les côtes africaines et, évidemment, dans l’Arctique.
Et quel rôle jouera l’énergie nucléaire ?
À mon avis, nous avons besoin de toutes les sources d’énergie. L’intérêt de l’Europe réside dans le réalisme que proposait — curieusement — un projet qui n’a jamais vu le jour : l’Union de l’énergie [initiative de la Commission européenne dont l’objectif était de garantir à l’Europe un approvisionnement énergétique sûr, durable, compétitif et abordable], lancée en 2015 et qui s’est essoufflée avec la publication du Green Deal.
Nous avons besoin de l’éventail le plus large possible, offrant la plus grande flexibilité, avec une diversité de sources, d’origines, de routes et de dépendances. Car la dépendance au pétrole est évidente et se reflète dans la facture que les citoyens paient chaque mois.
Enfin, en regardant non pas le monde d’hier, mais celui d’aujourd’hui : la démocratie libérale survivra-t-elle aux assauts du populisme ?
Elle survivra si nous nous battons pour elle et la défendons. Pour reprendre les paroles de Mario Draghi lors d’une intervention devant le Parlement européen en février 2025, lorsqu’on lui demandait ce qu’il fallait faire. Il leur a dit — je paraphrase — : « Écoutez, je vous ai dit de faire ceci et cela. Je ne sais pas ce que vous devez faire, mais faites quelque chose. » L’Europe doit se réveiller ; nous avons largement les moyens de le faire. Soyons clairs : nous avons des populations vieillissantes et des situations migratoires complexes, mais nous avons aussi l’éducation, et la recherche fondamentale demeure extraordinairement importante. Nous avons les atouts nécessaires. Maintenant, nous devrons analyser où se trouvent nos lacunes, ou bien où nous avons créé des situations qui étaient justifiées et supportables dans le monde d’hier, mais qui ne le sont plus dans celui d’aujourd’hui.
Voir, «Europa tiene que despertar»
Photo. Sudan © Jeosm
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