L'ordre international libéral auquel nous étions habitués a changé. Voilà une affirmation que les analystes et les politologues répètent depuis plusieurs années déjà. Mais quand cette transformation a-t-elle commencé ? Quelles en sont les caractéristiques et vers où nous conduit-elle ? Retour sur les principales clés qui permettent de comprendre cette époque tourmentée.
Juin 1944. Les troupes alliées débarquent en Normandie pour entamer la libération de l'Europe du joug nazi. L'opération Overlord, une offensive militaire sans précédent, ouvre la voie jusqu'au Jour de la Victoire, en mai 1945, lorsque l'Allemagne d'Hitler s'effondre. Rarement le monde aura été aussi proche de devenir radicalement différent.
Afin d'éviter de nouvelles guerres d'une telle ampleur, mais aussi de promouvoir la coopération politique et de garantir la stabilité économique, les puissances victorieuses conçurent un ordre international reposant sur deux piliers fondamentaux : l'un financier — avec le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l'Organisation mondiale du commerce —, l'autre politique — avec les Nations Unies.
C'est ainsi qu'est née une nouvelle architecture internationale qui a fonctionné pendant soixante-dix ans. Ou plutôt : l'Occident a cru qu'elle fonctionnait. Car une autre partie du monde ne se reconnaît pas dans un système de règles qui ne correspond pas à sa réalité. « Dans cet ordre établi en 1945 sont apparus des pays émergents qui n'y ont pas trouvé leur place, parce qu'ils le considéraient comme un ordre injuste qui ne les représentait pas », explique José Ignacio Torreblanca, directeur du bureau madrilène de l'European Council on Foreign Relations. L'Inde, la Chine et la Russie ont ainsi émergé ; des puissances qui ont commencé à participer pleinement à l'économie mondiale grâce à la mondialisation et qui réclament aujourd'hui la place qui leur revient. Peu à peu, elles « commencent à éroder la légitimité d'un système et d'institutions multilatérales qui ne se réforment pas et ne leur ouvrent pas l'accès ».
Dans ce lent déplacement des pièces sur l'échiquier international, trois évolutions ont renforcé la perception que l'ordre auquel nous étions habitués est en train de changer : la Chine de Xi Jinping, la Russie de Vladimir Poutine et les États-Unis de Donald Trump.
Le réveil du dragon
« Le grand sujet de notre époque est l'émergence de la Chine, qui exerce un pouvoir et une influence capables de transformer l'ordre international », affirme José María Beneyto, avocat et spécialiste des relations internationales qui observe depuis longtemps l'essor du géant asiatique.
Au cours des premières années de Xi Jinping, la Chine n'affichait pas ouvertement sa volonté d'influence, « notamment parce qu'elle se retranchait derrière son statut de pays en développement ayant besoin des autres », explique Beneyto. De plus, « elle croyait aux principes de la coopération internationale et du libre-échange, attirait les investissements étrangers et s'appropriait le savoir-faire occidental ». Mais vint un moment où les États-Unis prirent conscience que cette ascension représentait « une menace pour leur sécurité, non seulement sur le plan économique, mais aussi pour leur maîtrise des mers ». C'est ainsi que, de manière apparemment discrète, Xi Jinping a opéré un changement majeur : transformer la puissance économique en puissance politique.
Un exemple de cette influence politique est la présence croissante de la Chine dans d'autres régions du monde, notamment en Afrique et en Amérique latine. « L'Amérique latine est un point crucial, parce qu'elle appartient à l'Occident et entretient des liens très particuliers avec l'Europe », souligne Beneyto. Au cours des dernières décennies, cette région « est passée du statut d'arrière-cour des États-Unis à celui de principale zone d'investissement et d'approvisionnement en matières premières pour la Chine », une évolution qui inquiète les Occidentaux.
« Depuis le début du XXIᵉ siècle, la présence de la Chine en Amérique latine a connu une croissance exponentielle », observe Pamela Aróstica, directrice du Réseau Chine et Amérique latine : Approches multidisciplinaires (REDCAEM). Une présence qui « a créé des opportunités de développement et de diversification des partenaires », mais qui a également instauré des relations asymétriques « comportant des risques tels que la dépendance économique et politique, des répercussions sur les industries locales ainsi que des conséquences environnementales et sociales, sans oublier la vulnérabilité liée au contrôle des données et des infrastructures critiques ».
Malgré cela, la présence chinoise dans la région montre que « l'Amérique latine occupe une position stratégique dans la rivalité entre les États-Unis, superpuissance établie, et la Chine, qui aspire à le devenir », estime Aróstica. Ainsi, l'action des États-Unis au Venezuela au début de cette année a marqué un tournant à l'échelle régionale : « La Chine mène, d'une part, une politique étrangère de non-ingérence et, d'autre part, privilégie la protection de ses intérêts économiques ». C'est précisément « cette approche pragmatique qui lui permet de préserver sa présence régionale et son rôle de partenaire alternatif ».
Les ambitions impériales
La Chine applique ce rôle de partenaire alternatif à différents acteurs aux quatre coins du monde, selon les intérêts qu'elle poursuit dans chaque région. Elle a également resserré ses liens avec la Russie. « L'alliance sino-russe existe bel et bien », affirme Beneyto, qui rappelle que « une semaine avant le lancement de "l'opération militaire spéciale en Ukraine" — pour reprendre la terminologie de Poutine —, celui-ci et Xi Jinping se sont rencontrés à Sotchi et ont proclamé une amitié sans limites ainsi que leur volonté de promouvoir un nouvel ordre international ». Cette rencontre a scellé une relation qui comprend « une coopération économique, énergétique et militaire, mais surtout une opposition commune au grand adversaire : les États-Unis ».
L'invasion de l'Ukraine constitue l'autre grand événement qui a profondément bouleversé l'échiquier international. En effet, la Russie est membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies et dispose d'un droit de veto. La crise a commencé en 2014 avec l'annexion de la Crimée et a pris une dimension mondiale en 2022, lorsque la guerre a éclaté et que Poutine a obtenu le soutien de la Chine — autre membre permanent du Conseil. La sécurité de l'Europe s'en est trouvée gravement compromise.
Garantir la sécurité des frontières européennes est l'une des raisons pour lesquelles l'Union européenne continue d'avoir besoin du parapluie militaire américain. Sous la présidence de Joe Biden, cette protection semblait assurée ; avec le retour de Trump à la Maison-Blanche, elle est désormais incertaine. « L'Europe n'a pas encore réussi à donner à l'Ukraine les moyens de se défendre seule », reconnaît Torreblanca. D'où la nécessité de « promouvoir une industrie européenne, comme le souligne le rapport Draghi », afin de développer une « sécurité économique et une capacité de défense militaire » permettant une certaine autonomie vis-à-vis des États-Unis. Selon cet expert, la clé réside dans une « interdépendance stratégique : diversifier les partenariats et le faire avec des alliés solides et fiables ».
Le tourbillon MAGA
Mais surtout, il faut agir rapidement. « Nous sommes une puissance en déclin et, comparée à la Chine et aux États-Unis, l'Europe est distancée en termes de PIB, de population et de dépenses militaires », souligne Carlota García Encina, chercheuse au Real Instituto Elcano, spécialiste des États-Unis et des relations transatlantiques.
Pour autant, il n'est pas nécessaire de renoncer à l'essence même du projet européen, comme l'avait laissé entendre Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, lorsqu'elle a appelé les États membres à accroître leurs dépenses militaires. « L'Europe ne peut plus être la gardienne de l'ancien ordre mondial », avait-elle déclaré avant de nuancer ensuite ses propos. Selon García Encina, « l'Europe doit trouver un équilibre entre les valeurs et le pragmatisme », définir un espace lui permettant de préserver un certain nombre de principes tout en s'adaptant à un ordre international désormais différent.
Et elle doit jouer habilement ses cartes. Car les États-Unis dépendent eux aussi de l'Union européenne. Comme le rappelle García Encina à propos de la guerre contre l'Iran : « Les États-Unis ne peuvent pas projeter leurs forces sans les bases européennes. Il en a toujours été ainsi ; sans elles, ils perdent leur capacité de projection mondiale ». C'est pourquoi, « à moyen et à long terme, les États-Unis tendent à se replier ». Trump « est conscient qu'il ne peut pas être présent partout, qu'il existe des limites et que chacun doit désormais assurer sa propre défense », une idée déjà avancée par Barack Obama lors de son dernier mandat. Mais, « en même temps, il a besoin de ses alliés pour soutenir une industrie de défense proche de la saturation et pour garantir la stabilité de certaines régions ».
Malgré tous les efforts de l'administration Trump, les États-Unis et l'Europe demeurent liés par « une interdépendance économique et industrielle », rappelle l'analyste du Real Instituto Elcano. Trump lui-même en est conscient : malgré ses menaces et sa volonté de traiter directement avec chaque État européen plutôt qu'avec les institutions de l'Union, « il a finalement dû négocier avec la Commission européenne durant l'été afin de conclure un accord sur les droits de douane ».
Isolationnisme en politique étrangère, nationalisme économique et déréglementation, le tout sous un vernis d'agressivité : telles sont les principales caractéristiques du mouvement MAGA (Make America Great Again), devenu le troisième grand facteur de déstabilisation de l'ordre international. Personne n'aurait imaginé que la puissance qui avait construit et défendu cet ordre mondial en 1945 serait aujourd'hui celle qui le remettrait en cause.
Dans ces conditions, « la caractéristique essentielle de l'ordre international actuel est l'incertitude », conclut García Encina. Tout peut arriver.
Voir, Manuel pour comprendre une géopolitique devenue folle
Illustration : Óscar Gutiérrez.
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