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L’alliance entre la Grèce, Israël et Chypre n’est pas une simple alliance

Pagine Esteri 06.07.2026 Marco Santopadre* Traduit par: Jpic-jp.org

La coopération énergétique, militaire et technologique cimentent une alliance entre la Grèce, Israël et Chypre qui revêt désormais un caractère stratégique

 

Lorsque, le 30 avril, près de 200 militants et militantes de la Global Sumud Flotilla furent débarqués de force dans un port de la côte sud de la Crète après avoir été interceptés par les forces spéciales israéliennes, beaucoup se demandèrent comment il était possible qu’Athènes ait accepté avec une telle passivité une action de piraterie internationale réalisée à proximité immédiate de ses propres côtes.

La réponse doit être recherchée dans l’évolution des relations entre la Grèce et Israël qui, avec la République de Chypre, ont constitué ces dernières années bien plus qu’une simple alliance. Les trois pays forment désormais un véritable bloc qui coopère sur plusieurs fronts au nom de nombreux intérêts communs, le premier d’entre eux étant la lutte contre l’influence turque en Méditerranée.

Comme nous avons déjà eu l’occasion de l’expliquer dans des articles précédents, les relations entre Athènes et Tel-Aviv n’ont pas toujours été idylliques, bien au contraire. Pendant des décennies, la Grèce a figuré parmi les pays les plus hostiles à Israël, qu’Athènes n’a reconnu officiellement qu’en 1990. Pendant vingt années encore, cependant, cette reconnaissance resta essentiellement formelle. Ce n’est qu’en 2010 que le gouvernement grec commença à rechercher de nouveaux partenaires économiques pour faire face à la crise financière aggravée par les mémorandums d’austérité imposés par le FMI, la BCE et la Commission européenne, tandis qu’Israël envoyait ses commandos pour bloquer la première Freedom Flotilla destinée à Gaza, tuant dix militants turcs à bord du navire Mavi Marmara.

La crise dans les relations avec Ankara poussa Tel-Aviv à rechercher de nouveaux appuis, rencontrant la disponibilité de la Grèce. C’est durant les gouvernements d’Alexis Tsipras – dirigeant d’un mouvement de gauche traditionnellement favorable à la cause palestinienne – que, paradoxalement, les bonnes relations se transformèrent en alliance.

Athènes signa en effet avec Tel-Aviv un accord – le Status of Forces Agreement (SOFA) – qui garantit à l’armée israélienne le droit de s’installer sur le territoire grec et d’y mener des exercices militaires. À partir de ce moment, l’aviation de guerre de « l’État hébreu » commença à utiliser les montagnes du Péloponnèse et de Crète pour entraîner ses pilotes à combattre sur le territoire iranien.

Les gouvernements grecs commencèrent à se fournir en systèmes technologiques, en dispositifs de surveillance et en armements israéliens, des achats justifiés par la nécessité de contrôler les mouvements hostiles de la Turquie en mer Égée et de disposer d’un arsenal capable de tenir tête à l’ennemi historique.

Avec le gouvernement de Kyriakos Mitsotakis (Nea Dimokratia, droite), précisément au moment où « l’État hébreu » mène la guerre à Gaza, envahit et occupe la Syrie et le Liban et lance deux attaques contre l’Iran, la collaboration avec Israël devient organique, structurelle, et s’étend systématiquement à Chypre au nom de l’exploitation des gisements de gaz découverts au cours des dernières décennies au large de l’île méditerranéenne et de leur protection face aux revendications turques.

Ce qui a particulièrement changé les équilibres régionaux fut notamment la découverte, en 2011, dans la Zone économique exclusive chypriote, d’un premier grand gisement de gaz naturel surnommé Aphrodite, suivie en 2022 par celles des gisements Calypso et Cronos, qui devraient ensemble fournir environ 70 milliards de mètres cubes d’hydrocarbures.

En 2019, la Turquie et le Gouvernement d’accord national libyen signèrent un accord visant à créer un corridor maritime turco-libyen traversant la Méditerranée orientale, entrant en conflit avec les intérêts grecs et chypriotes et rompant leur continuité territoriale.

Athènes, Chypre et Israël réagirent en lançant le projet EastMed, destiné à transporter le gaz extrait par les Israéliens et les Chypriotes vers la Méditerranée orientale, créant ainsi un corridor énergétique concurrent de ceux contrôlés par Ankara.

La coopération et la compétition énergétiques ont accéléré le développement de nouvelles infrastructures militaires. En avril 2019, les trois pays commencèrent la réalisation d’un système radar réparti entre les trois territoires et interconnecté. En 2023, Israel Aerospace Industries acquit 90 % de l’entreprise grecque Intracom Defense pour 60 millions d’euros, tandis que la société israélienne Elbit Systems acheva le centre d’entraînement aéronautique de Kalamata, dans le Péloponnèse, issu d’un accord signé en 2021 d’une valeur de 1,6 milliard d’euros.

En 2025, la société israélienne SK Group racheta ELVO, entreprise basée à Thessalonique et productrice de véhicules militaires et civils. Les trois pays signèrent également un nouveau plan de coopération militaire et entendent désormais faire de la Méditerranée orientale le centre énergétique de l’Europe grâce au Great Sea Interconnector, un câble électrique sous-marin de 1 200 kilomètres qui devrait relier Athènes, Tel-Aviv et Nicosie.

Pour défendre les intérêts économiques et énergétiques du véritable bloc géopolitique désormais constitué, la Grèce entend utiliser un système antimissile et antiaérien – le « Bouclier d’Achille » – qui, développé à partir de la technologie soutenant l’Iron Dome israélien, devrait protéger l’ensemble du territoire grec.

Le 4 décembre dernier, la Commission grecque des affaires de défense a approuvé l’achat de 36 systèmes d’artillerie de missiles PULS pour un coût de 760 millions de dollars – la plus importante acquisition d’armes israéliennes jamais réalisée par Athènes – afin de constituer un système de protection à moyenne portée destiné notamment à renforcer la frontière nord-est avec la Turquie ainsi que les îles de la mer Égée.

Bien que la Grèce soit déjà membre de l’initiative européenne Sky Shield, créée par l’Allemagne en 2022 afin de favoriser la vente de systèmes de défense aérienne principalement allemands, le ministère grec de la Défense a constitué ces dernières semaines des commissions de négociation pour l’achat de trois systèmes supplémentaires de défense antimissile – Spyder, Barak et David’s Sling, produits par les entreprises israéliennes Rafael et Israel Aerospace Industries – pour une valeur de 3,1 milliards d’euros. Ces systèmes devraient compléter le « Bouclier d’Achille ».

Mais au journal grec Ta Nea, le ministre de la Défense Nikos Dendias a expliqué que l’objectif de son gouvernement « est que la Grèce passe du statut de client et d’acheteur de systèmes de défense à celui de coproducteur de produits innovants, à double usage et à faible coût ».

Le 2 février, l’industrie aérospatiale grecque annonça avoir franchi un pas dans cette direction en combinant son système de guerre électronique anti-drone Centaur avec le système antimissile anti-drone Barak d’Israel Aerospace Industries.

Entre-temps, selon le quotidien grec Ta Nea, la Grèce, Chypre et Israël envisageraient la création d’une force militaire conjointe de réaction rapide composée de 2 500 soldats. Le projet prévoirait la contribution d’environ 1 000 militaires israéliens, 1 000 militaires grecs et 500 militaires chypriotes.

Cette force aurait une structure intégrée, avec des composantes terrestres, aériennes et navales, opérant à partir d’installations situées en Israël, à Chypre ainsi que dans les îles grecques de Rhodes et Karpathos. Sur le plan opérationnel, l’hypothèse étudiée inclurait la participation d’un escadron de l’armée de l’air israélienne et d’un escadron de l’armée de l’air grecque, accompagnés de moyens navals.

Le gouvernement grec considère à ce point sa propre sécurité comme indissolublement liée à celle d’Israël que, dans une récente interview accordée au quotidien To Vima, la vice-ministre de Dendias, Alexandra Papadopoulou, a déclaré : « Imaginez comment la Grèce pourrait survivre aux marges de l’Europe, dans une région entièrement musulmane, si Israël devait cesser d’exister ».

Peu importe qu’Athènes ait confié au gouvernement, à l’armée et aux services de renseignement israéliens le contrôle de ses systèmes de surveillance et de son bouclier antiaérien et antimissile, ainsi que la formation de ses pilotes militaires.

Comme si cela ne suffisait pas, depuis 2023, les capitaux israéliens ont investi massivement le secteur immobilier grec et les achats israéliens d’hôtels, de villas de luxe et d’appartements connaissent une croissance rapide, tout comme les flux touristiques. À tel point qu’en 2025 la Grèce est devenue la première destination des voyageurs israéliens, avec 2,2 millions de visiteurs.

Le même phénomène se produit à Chypre, où, en quatre ans, le nombre de résidents israéliens est passé de 4 000 à 15 000, suscitant controverses et protestations.

L’achat massif de terrains, d’immeubles et d’activités économiques laisse penser que l’objectif de Tel-Aviv revêt un caractère stratégique, bien au-delà des activités « normales » du capital spéculatif.

Selon plusieurs analystes, « l’État hébreu » serait en train de créer de véritables enclaves protégées et autonomes afin d’étendre son influence et de disposer de véritables « zones de sécurité », des espaces où préserver ses élites et ses capitaux en cas de nécessité.

Voir, Quella tra Grecia, Israele e Cipro non è una semplice alleanza

*Marco Santopadre, journaliste et essayiste, travaille sur les questions de géopolitique et les mouvements sociaux. Il écrit également sur l’Espagne et les mouvements de libération nationale. Il collabore avec Pagine Esteri, il Manifesto, Terzo Giornale, El Salto Diario et Berria.

 

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